À chacun ses mystères
- Stop ! intervient Gaoligong, tu t’arrêtes là !
- Tu as compris ?
Je lève les yeux au ciel vu son ton un peu doctoral, je réplique, un peu contrarié :
- Ce n’est pas très compliqué. Même si je ne sais plus quel jour on est, les saisons ont largement défilé. Il ne me fallait pas un point zen pour capter que vous avez joué avec notre façon de voir les différentes lunes pour nous faire avaler la pilule. Vous ne m’apprenez rien et je ne vois absolument pas en quoi cela me regarde, ou mes compagnons, parce que, soyons extrêmement clairs, Ni moi ni Manon n'arriverons à la cheville de Bégawan. D’accord ?
- Bien sûr, bredouille Salween.
- Donc, vous n’imaginez pas qu' on pourra la remplacer un jour ?
- Nous en sommes convaincus ! affirme Gaoligong, tout calme, comme s’il me demandait du sel.
Je soupire, me voilà bien avancé ! Certes, je sais qui est le Kadga. Super avancée! Je suis profondément déçu voire blessé qu'ils m'ait baladé le temps d'une histoire. Je grince en fixant Salween :
- Tout ça pour ça ! tu m'as bien eu avec tes mystères à la noix.
- Je lui ai promis de dire toute la vérité ; je voudrais lui raconter la cinquième lune, confie Salween à Gaoligong.
- Pense pas, il t’écoute ! impose son frère.
- C'est quoi la cinquième lune? je reprends. Je me doute que c'est celle là qui nous concerne.
- Et toi ? Quelles sont tes compétences ? me demande Gaoligong.
Je le toise un instant et lâche :
- Ah c'est comme ton frère, tu éludes les questions ! Eh bien, je vais bien t'avancer ce sont celles que Borhut perd !
Les jumeaux se regardent, interloqués. Salween fronce les sourcils puis revient vers moi :
- Que vient faire Borhut là-dedans ?
- Je n’en sais rien, mais dès que je suis en rage contre lui, je déploie une faculté que je ne maîtrisais pas.
- Par exemple ?
Je souris et réplique :
- D’abord la cinquième Lune et je vous détaille mes progrès avec plaisir !
- Quelle fouine ! s’exclame Gaoligong. C’est du chantage !
- C’est plutôt du « donnant-donnant ». Le chantage a un côté perfide que ce marché n’a pas.
- On ne peut te la dévoiler qu’avec l’ensemble de notre fratrie.
- Donc vous patienterez !
Nous rentrons au village en silence. Je reste médusé par le récit. Les jumeaux, eux, sont tout aussi perplexes quant au lien que j’ai établi avec Borhut. Ça les titille profondément. Quand nous arrivons enfin aux premières huttes, Salween s’arrête.
- Élias, peux-tu raconter notre histoire aux autres ? Nous avons un petit travail à terminer.
- D’accord pour l’histoire, mais je termine votre petit travail avec vous ! Je déclare ça avec aplomb, en croisant les bras.
Salween et Gaoligong me dévisagent, suffoqués. Je les fixe tour à tour et ajoute :
- Après tout, c’est ma mère ! Dépêchons-nous, elle va se réveiller.
Sans attendre de réaction, je me dirige droit vers la hutte « médecine ». Bégawan, très surprise de me voir entrer, essaie tant bien que mal de cacher le hamac. Je lui fais un sourire, amusé par sa tentative, et je la contourne d’un pas assuré pour venir me placer près de la tête de Garance. Bégawan fronce les sourcils et se tourne vers ses fils :
— Mais pourquoi lui avez-vous dit qu’elle était ici ? demande-t-elle, fâchée.
— Il l’a trouvée tout seul ! se défendent mes frères.
— Que sait-il ?
— Pas assez ; ils ne m’ont raconté que les quatre premières Lunes, répliqué-je.
— Il aurait passé un cap ? s’enquiert-elle.
— Minimum deux ! répond Salween. Il est assez discret sur ses facultés…
Les trois m’observent, inquisiteurs. Je hausse les épaules avec un petit sourire narquois :
— À chacun ses mystères !
Je glisse mes doigts sous la nuque de Garance. Je lis ce qu’elle ressent : aucune peine, une grande sérénité. Depuis notre départ, elle a la certitude que nous sommes vivants. Elle nous attend tout simplement. Je détermine aussi la vie qu’elle a menée à la bergerie. Tout est calme, paisible. Le la vois aussi avec Salween ou Gaoligong, je ne sais pas...
Garance sent ma présence ; ses pupilles bougent sous ses paupières.
— Ne la réveille pas, s’il te plaît, m’implore Bégawan, doucement. Tu lui ferais peur.
— Non, je réponds. Elle n’aurait pas peur, mais c’est trop tôt, nous nous reverrons plus tard.
J’envoie à ma mère un message, juste entre elle et moi. Seulement un peu de chaleur. Elle sourit. Les autres me regardent avec un brin de tendresse.
Nous partons à trois installer Garance dans son fauteuil, sur la terrasse, dans une position identique à celle qu’elle avait quand ils l'avaient endormie la veille, à la même heure. Je dépose un bouquet de violettes sur la table : ce sont ses fleurs préférées.
— Pas d’esclandre, me rappelle Gaoligong sévèrement.
— Elle n’est plus à ça près ! je réplique. C’est qui qui venait lui apporter les galettes, le miel et autres petites attentions ?
— Nous y allions chacun à notre tour, bredouille Gaoligong, sidéré par les compétences que j’avais si bien dissimulées ; mais on ne s’est jamais montré !
— Menteur… Vous êtes complètement tarés ! lâché-je en riant doucement. Mais je vous remercie d’avoir pris soin d’elle.
Avant de se séparer à l’entrée du hameau, Salween se tourne vers moi et demande :
— As-tu encore des questions ?
— Bien sûr, j’en ai une tonne ! Pour l’instant, la plus importante est : que devient-on après mon petit coup de gueule de ce matin ?
— Ton petit coup de gueule ? s’étonne-t-il.
— Souviens-toi : le petit déjeuner a été vaguement chahuté… je réplique de manière ironique.
— Ah ! Eh bien, il n’y a plus de problèmes, répond-il en hésitant.
— Mais ?
— Mais rien du tout ! intervient Gaoligong, un peu agacé par ma ténacité. Les habitants du village ont vraiment fort apprécié ta tirade ; c’est exactement cela qu’ils attendaient. Les villageois ne te regarderont plus de la même manière ; ils sont extrêmement impressionnés et t’admirent beaucoup. Ça te suffit ?
— N’en rajoute pas trop, ça ne ferait pas naturel, je rétorque. Je me contenterai de « il n’y a plus de problème » si ni les grands ni Manon ne courent de danger !
— Plus de souci, sois rassuré, déclare Salween. Autre chose ?
— C’est qui le troisième larron ?
— Le troisième larron ?
— Ben, votre frère !
D’un geste, Gaoligong arrête Salween, qui s’apprête à lui révéler qui est leur comparse, et il lance avec un beau sourire :
— Trouve-le. Tu auras la fin de l’histoire quand tu l’auras démasqué.
— C’est du chantage !
— Non, c’est un marché, il n’y a rien de perfide là-dedans ! réplique Salween.
Je fronce les sourcils, tentant de décrypter ce que cela dissimule.
— On ne se laissera plus si facilement visiter ! ajoute Salween, toujours hilare.
— Pourquoi dois-je rassembler ta petite famille pour connaître la suite ?
— À chacun ses mystères, rétorque Gaoligong. Ça t’apprendra à jouer cavalier seul ! Tu as trop bien caché ton jeu pour que nous dévoilions le nôtre !
— Il vous ressemble ? Je peux voir vos médaillons ? je demande rapidement alors que les hommes font déjà demi-tour.
— Bonne nuit ! balancent de loin les jumeaux en agitant une main.
Quand je rentre dans la hutte, mes compagnons m’attendent de pied ferme.
— Ça fait deux jours qu’on est largués ! déclare Félix. Hier, Narbada et Tarim ne nous ont pas mis au courant, mais on les sentait sur le qui-vive. Lhassa était dehors et parlementait tout le temps avec les gens du village, et tout ça à demi-mot pour qu’on ne comprenne pas. Personne ne nous explique ce qui se trame, tu disparais sans laisser de traces, même Manon ignore où tu te trouves. En plus, je ne sais pas si tu te rends compte de ce que tu as lancé dans la hutte « réfectoire ».
— Excusez-moi, je n’aurais pas dû m’énervé J’ai joué avec le feu !
— Mais non ! objecte Manon. Manifestement, tu as éteint un incendie ! Tu as devancé toutes les questions qu’ils devaient te poser !
— Ils en sont restés baba ! renchérit Zoé. Les vieux se sont levés, ils ont craché sur Borhut et ses sbires, puis ils sont partis en tapotant sur l’épaule de Salween.
— Élias, qu’est-ce qu’ils ont fait de toi ? demande Félix, inquiet.
Je m’assois dans mon hamac et révèle l’ensemble de mes aptitudes. Je continue en détaillant l’histoire de ce peuple. À la fin de la chronique, un grand silence tombe dans la hutte.
— C’est quoi, cette galère ? souffle Félix. On va vivre ici toute notre vie ?
— C’est possible, je réponds doucement. Ils ne comptent pas comme nous. Le temps n’a pas la même valeur. Nous ne pouvons pas nous empêcher de penser en secondes, minutes, heures, jours, années. Eux, ils regardent le soleil et ils voient que c’est le moment de manger, de dormir. Tous les jours se ressemblent. Ils ne s’arrêtent pas de travailler, le week-end n’existe pas. Même le travail n’est pas « rentabilisé » comme nous l’entendons.
— Cela dit, hier, lors du déjeuner, dit Zoé, Salween a tenté de rassurer le clan en prétendant qu’on y arriverait bientôt.
— On est à la quantième Lune ? pose Félix.
— À la cinquième.
— Pourquoi ne t’ont-ils pas raconté celle-là ? demande Manon.
— Ils voulaient être en famille et ils ne me la dévoileront que quand j’aurai déniché qui est leur troisième frère.
Je les observe avaler la nouvelle, la digérer. Le silence s’épaissit. Zoé le rompt :
— T’as pu voir les médaillons ?
— Non.
— Moi, j’ai vu celui de Gaoligong, intervient Manon. Il m’a demandé de lui apprendre à faire des tresses. Le médaillon est bien caché ; il est à la base du crâne, perdu dans les cheveux. C’est un aigle, comme celui que j’avais vu dans les yeux de la panthère.
En une fois, Manon pâlit, met ses deux mains devant sa bouche en réalisant manifestement le lien existant entre plusieurs éléments. Je la dévisage.
— Élias, je… J’ai un horrible pressentiment… balbutie-t-elle, affolée. Il faut que je voie la panthère.
— Pourquoi ?
— C’est impossible, je dois me tromper.
— Le seul moyen de faire avancer les choses est de créer les nouvelles Lunes ! persiste Félix. D’accord avec toi, la cinquième Lune doit être primordiale. Sans doute que les parents, en achetant la bergerie, ont bousillé leur plan et qu’ils nous en tiennent pour responsables !
— Ça, c’est très possible ! réalise Zoé. Peut-être, dès lors, ce territoire-ci n’est-il qu’un refuge de quinze ans et qu’ils nous préparent à continuer la transhumance avec eux.
Je soupire et réponds:
— Je n’en serais pas étonné. Ça expliquerait leur désir de me voir progresser dans leur domaine et la menace pour l’île de voir débarquer un agent immobilier. Le clan s’étant agrandi, il faudrait être plus d’un gardien. Voilà pourquoi ils voulaient que j’évolue plus vite, en disant que le temps presse. Ils forment alors Manon, comme Gaoligong et moi, comme Salween. Et vous, vous avez dû être coachés par le troisième triplé. Comment vous a-t-il formés ? Avez-vous vu un des médaillons ?
— Nous avons eu beaucoup de visites, mais jamais celle de Salween et de Gaoligong. Et, dans celles-ci, je ne vois pas qui serait leur sosie. Puis, je ne joue pas avec la panthère et il n’y a qu’elle qui envoie le message, dit Zoé.
— Zoé, dis-je, est-ce que tu les as aidés à ce que je sois plus cool avec Salween ?
Zoé me regarde entre l'étonnement et une pointe d'indignation. Je m'explique avant qu'elle ne prenne mal ma question:
— Dans ce que j’ai capté, il parlait d’une femme qui les aidait à me rendre plus malléable. Pendant un moment, j’ai cru que c’était Lisu, mais je l’ai entendue papoter avec Salween à propos de cette femme. Du coup, je me demandais si c’était toi. Juste pour te dire, si c’est le cas, je trouve ça plutôt cool, parce que je commençais vraiment à galérer.
— Non, je n'ai jamais parlé de toi avec qui que ce soit.
— Autre chose, tu as dit que tu allais rivaliser avec moi...
— Mais t'es de la police ou quoi ! dit Zoé en riant. Oui, j’ai appris à dessiner ! Je joue avec les couleurs. J’ai appris à trouver les herbes tinctoriales, puis à jouer avec la teinture. T’as remarqué que leurs sarongs étaient tous colorés ? C’est moi !
— Les fresques sur les rochers, c’est toi aussi ?
— Oui ! Mais je ne peins pas pour ne rien dire, j’aime entendre les autres et traduire en couleurs ce qu’ils ressentent.
— Waouh ! C’est génial !
— Oui, mais ça ne me paraît pas très surnaturel !
— Le troisième triplé n'a pas de don visiblement surnaturel comme Salween et Gaoligong, il est juste terriblement doué pour comprendre les autres. Ce n’est pas impossible que ce soit le troisième jumeau qui te l’ait appris. Et toi, Félix ?
— Ben, moi, c’est pareil que Zoé. Rien de surnaturel. Juste quelque chose de fort entre moi et les autres, même ceux qu’on dit différents, comme Chebbi, mais qui, à mes yeux, ne le sont pas…
— Vous avez acquis tous les deux un grand sens humain. Je suis certain que le troisième triplé devait souvent être avec vous. Il devait passer d’un camp à l’autre pour vous apprendre sa partie, la sagesse. T’en penses quoi, Manon ? je demande.
— Je n’y tiens plus ! déclare-t-elle en se levant. Je vais voir la panthère ! Je reviendrai avec elle, on verra si elle vous parle.
Elle sort sans demander son reste et cherche l’animal dans la nuit. Les trois autres restent assis, suivant des yeux son départ. Je soupire :
— Ça ne sert à rien de faire des plans sur la comète, on va paniquer pour rien. Trouvons le troisième triplé ; il n’y a que ça qui nous permettra d’avancer.
Nous faisons la liste des personnes qui leur rendaient régulièrement visite. Cela peut être Narbada, mais on a l’impression qu’il est bien plus âgé que Salween et Gaoligong et, au départ, il n’était pas enchanté de notre venue. Puis nous envisageons Tarim, qui est discret, patient et qui nous a aidés à construire notre case. L’âge correspond, mais il dort au village. Or les triplés ont leur case dans la forêt. On tente de trouver un fleuve ou une rivière qui se jetterait dans le Salween mais on cale sur la géographie.
Nous arrêtons nos suppositions sur Lhassa. Salween parle souvent avec lui, il a doucement soutenu mon acceptation de l’isolement dans lequel on m’a plongé. Il a une mission auprès de Manon. En outre, son nom est très porteur de sagesse et l’homme respire la maturité ; c’est lui qui a parlementé longtemps avec les villageois pour la sécurité des grands.
Très possible…
Quelques doutes malgré tout : il a une hutte à lui, où il habite avec sa femme, Varanasi, et leurs quatre enfants. Sans doute que le temps ayant coulé, les bébés étant venus, la règle s’est assouplie ; ayant éloigné leur case du hameau, il peut vivre à côté des siens.
Nous ignorons si les triplés ont une compagne. Si c’est le cas, ils sont extrêmement réservés. Je n’ai remarqué le petit faible de Salween pour Lisu que depuis peu. Quant à la ressemblance, ce n’est pas parce que Salween et Gaoligong se ressemblent que le troisième doit être leur photocopie !

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