Le troisième larron

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Ce matin, Manon n’est pas réapparue. Hier, ne la voyant pas revenir, je suis parti à sa recherche. Très rapidement, je suis tombé nez à nez avec Gaoligong qui m'a déclaré :

— Manon dormira ailleurs cette nuit ; ne t’inquiète pas, elle est avec la panthère.

J'ai découvert sur le front de Gaoligong l’image de Manon en pleurs, caressant l’animal. Elle est entourée par Lisu et Salween. J'ai murmuré : 

— Elle ne va pas bien, je pourrais la consoler…

— Non, pas ce soir, a répliqué le jumeau avec cette force tranquille qui me désarme complètement.

La mort dans l’âme, j'ai fait demi-tour et je suis allé me coucher.

Dès l’heure du repas, je fonce à la hutte « réfectoire », espérant y retrouver Manon. Les conversations se taisent dès que je pose un pied à l’intérieur de la case. Inquiets, intrigués ou bienveillants, les villageois émettent quelques commentaires à mi-voix, au fur et à mesure qu’ils remarquent ma présence. Mon « petit coup de gueule » de la veille doit les avoir un peu impressionnés. Je n’y prête pas vraiment attention : j’attends Manon.

Les deux aînés arrivent peu après moi et me mobilisent pour que je cherche avec eux le troisième triplé. Ils veulent que je vérifie si c’est Lhassa, en surveillant les entrées et en essayant de communiquer silencieusement avec lui. J’accepte, l’esprit peu serein : Manon n’est toujours pas réapparue.

Félix guette, à l’extérieur, l’arrivée de Salween et Gaoligong, pour définir lequel nous accompagnera. Zoé inspecte les nuques des arrivants pour y déceler le médaillon. La tâche ne lui sera pas aisée, vu que tous les habitants ont des cheveux longs qu’ils laissent pendre.

Aucun des trois ne parvient à dépister le moindre triplé. Un groupe composé de Salween, Gaoligong, Lisu, Lhassa, Varanasi et Manon entre en même temps. Cette dernière a les épaules tombantes, le regard vissé au sol et elle accepte la galette uniquement parce que Salween la lui fourre dans les mains. Elle est encadrée de près par les jumeaux, qu’elle suit comme une automate jusqu’à un coin de la hutte où elle s’assoit en fixant sa galette sans vouloir la manger. Je me lève directement et je veux rejoindre mon amie, mais je suis intercepté par Lisu qui me parle de sa blessure. L’ours ne l’a pas épargnée, son dos est lacéré. Je compatis et je lui propose de passer chez Bégawan pour appliquer une seconde couche de « racine-crachat », si efficace pour ce genre de blessure.

— Tu m’accompagnes ? me demande-t-elle. Bégawan est très occupée pour l’instant.

— D’accord, je réponds à contrecœur, mais attends une minute, je vais saluer Manon.

Je n’ai pas le temps d’arriver jusqu’à elle qu’un enfant me demande quand je reprendrai les jeux du soir avec eux. Gaoligong se lève et invite Manon à le suivre. Celle-ci, toujours aussi atone, se redresse à son tour et me lance un regard suppliant . Je n’ai que le temps de voir ce qui s’imprime sur son front : une fourrure noire dans laquelle est dissimulé un médaillon.

Ils sont complètement fous, me souffle-t-elle, avant d’être poussée par Salween qui l’entraîne doucement vers la sortie.

Je veux les rejoindre mais, d’un geste sans équivoque, Gaoligong me rappelle à l’ordre :

— Ta place est ici.

Je n’ai pas le temps de réagir que Lisu est devant moi et semble souffrir. Je lui souris doucement et, de la main, je l’engage à me suivre pour rejoindre la hutte « médecine ».

Lisu me parle doucement tandis que nous cheminons vers la case de Bégawan. J’aime beaucoup cette nana, Salween a bien choisi ! Manon aussi s’entend à merveille avec elle. Elle me raconte qu’elle est souvent venue rendre visite à Lhassa et qu’elle et Manon ont passé des heures ensemble à refaire le monde ; et puis, hier soir, dans la scène que j’ai aperçue sur le front de Gaoligong, c’était elle qui la consolait.

— Tu sais pourquoi Manon pleurait hier soir ? je demande.

— Ne t’inquiète pas, Lhassa lui changera les idées… murmure-t-elle, pas trop à l’aise ; elle se reprend et poursuit : Je me trompe ou vous communiquez en silence ?

— C’est vrai, je réponds avec un petit sourire. Je le lui ai appris avant sa maladie, pour que nous puissions communiquer sans être surpris par Salween.

— Salween en est scié ! Nous en avons parlé hier soir, poursuit-elle en riant. Il ne sait plus du tout où tu en es. Quelles sont les facultés que tu lui caches ?

— Plein de choses !

— Mais encore ?

— Je le lui dirai quand il aura dévoilé son fameux secret.

Lisu imprime sur son front l’image d’un poignet avec un des bracelets du Kadga. Le plan s’élargit pour dévoiler un homme de face, en sarong, avec les deux bracelets. Je plisse les yeux : je n’arrive pas à savoir qui est cet homme aux longs cheveux ondulés.

— Tu connais ce secret, murmuré-je, je le vois sur ton front.

Lisu paraît légèrement ennuyée. Elle fronce les sourcils et réitère sa question première :

— Voilà donc une de tes facultés ! Tu lis sur les fronts depuis combien de temps ?

— Depuis la maladie de Manon.

— Ça alors ! s’exclame Lisu en riant. Tu es bien cachottier ! Que perçois-tu encore ?

— Qui est le troisième triplé ? répliqué-je.

Je perçois un petit film qui montre Salween et Gaoligong relativement jeunes en train de jouer avec elle. Je souris, espérant voir la suite pour apercevoir celui qui arrivera dans cette scène. Lisu m’en empêche en m’interpellant :

— Et maintenant, qu’est-ce que tu vois ?

— Je suis au cinéma, dis-je en riant, et je vois que tu jouais souvent avec les triplés ! J’attends la scène suivante, le troisième larron ne devrait pas tarder !

— Jamais ! Je ne te laisserai pas me découvrir aussi vite ! Donc, tu visites notre passé ?

— Rien que ce qui te passe par la tête. J’entends aussi ce qui se dit d’une tête à l’autre, les questions que tu te poses ou tes intentions. Ainsi, je sais que tu relateras notre conversation à Salween. Je peux te demander une faveur ?

— Bien sûr !

— Ne lui dis rien avant qu’il ne se dévoile. Je ne supporte plus qu’il se taise. Ce n’est pas facile pour moi de ne pas savoir où je vais.

— Tu le sauras bientôt, je te le promets ! dis-elle.

Brutalement, je me retourne :

— Manon m’appelle ! déclarai-je. Il faut qu’on aille à la confluence des rivières.

Lisu et moi nous précipitons jusqu’au fond de la vallée. Gaoligong est déjà là, avec Lhassa et Manon. Tous les trois sont accroupis devant la panthère. Manon accroche ses yeux embués aux miens. Salween arrive au pas de course, avec Bégawan. Manon prend la tête de l’animal entre ses mains.

— Sa vie s’en va, murmure-t-elle.

Je comprends enfin l’état de Manon depuis la veille au soir. Elle doit sentir cette mort qui s’annonce. Se tournant lentement vers Gaoligong, Manon ajoute :

— On ne peut rien y faire, n’est-ce pas ?

Gaoligong secoue doucement le menton :

— Elle voulait te dire au revoir, Manon. Elle a accompli la promesse qu’elle avait faite au Mahani précédent. C’était une très vieille panthère, sa vie sur terre est terminée.

Manon garde les bras enfouis dans la fourrure ; elle cherche le médaillon pour donner un dernier souffle de chaleur à la bête qui l’a sauvée. Elle la caresse tendrement, jusqu’à l’ultime soupir. Lisu pose une main sur son épaule.

— Ne sois pas triste, Manon ! Qu’est-ce que la mort, sinon un passage obligé ?

— Les passages sont-ils toujours si difficiles ? répond Manon, la gorge nouée.

— Autant pour ceux qui passent que pour ceux qui y assistent. C’est vrai.

— Mais pour l’autre, c’est dégueulasse, vous n’en avez pas le droit ! gémit-elle, secouée par quelques sanglots.

— C’est incontournable, murmure Lisu, légèrement mal à l’aise. On en discutera après l’hommage à la panthère, d’accord ?

Je me demande de quel animal parle Manon, sans oser intervenir. Lisu se penche sur Manon et la couvre d’un bras réconfortant. Elle rabat ses cheveux sur son épaule, dévoilant partiellement une pierre turquoise dissimulée dans les racines.

En regardant tour à tour les visages de Bégawan, Salween, Gaoligong et Lisu, je ne comprends pas comment je n’ai pas pu déterminer leur similitude. Trois gouttes d’eau présenteraient autant de différences ! Dans un souffle, je dis :

— Manon, c’est Lisu le troisième des triplés !

— La troisième, si tu permets ! rectifie-t-elle très doucement.

Manon tourbillonne un peu. Entre la mort de la panthère et cette révélation tellement évidente une fois établie, elle est complètement atone. La petite famille entoure une dernière fois le fauve. Je glisse ma main dans celle de Manon. Bégawan prélève le médaillon en murmurant des remerciements. Gaoligong prend la parole calmement :

— Bégawan ira chercher le clan pour un ultime hommage pendant que nous organiserons son incinération.

Le peuple descend au moment où le bûcher est pratiquement prêt. Les jumeaux et moi y avons hissé cette énorme bête tandis que Manon reste un peu en retrait avec Lisu et Lhassa. Ils sont en grande conversation. Lisu et Lhassa essaient de faire admettre quelque chose à Manon, qui secoue la tête régulièrement, réfutant ainsi leur théorie.

La tribu effectue ce salut final dans un silence religieux ; seul le chant de Varanasi nous accompagne. Ils posent les mains sur les épaules de la personne qui est devant eux, créant ainsi un long manteau autour de l’animal. Ils larguent au-dessus de nous des images de leur transhumance avec elle. Je les lis avec émotion. Je suis au premier rang, en face du feu, entre Salween et Gaoligong. Un peu gêné d’avoir pris, malgré moi, cette place privilégiée qui ne me revient pas, j’essaie de faire un pas en arrière, mais je suis tout de suite stoppé par quelqu’un dans mon dos qui a déposé ses mains sur mes épaules. Fort accablée, Manon, entre Lisu et Bégawan, observe la scène en hochant imperceptiblement la tête, les yeux noyés de larmes.

À la fin de la cérémonie, Bégawan propose à Manon de rester avec elle et Lisu, tandis que la tribu réintègre le hameau en silence. Cette panthère représente pour eux la force du clan ; ils sont orphelins…

J’aide les triplés à disperser les cendres avant de rejoindre les grands. Ils sont aussi anéantis que le clan et s’endorment rapidement, sans que je pense à annoncer à mes compagnons qui est le ou plutôt la troisième triplée.

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