La cinquième lune

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En silence, autour de mon hamac, la famille de Salween au complet attend que je me réveille, ce que je fais en sursaut, sentant leur présence. Ils patientent encore quelques instants que je reprenne mes esprits.

— Viens avec nous, impose Salween posément.

Je me lève, un peu comme un faon qui fait ses premiers pas, et je les suis dans la nuit. Je suis très intimidé d’accompagner les triplés réunis et leur mère, je reste en retrait du groupe. En chemin, Salween s’adresse à Bégawan :

— La mort de la panthère représente la sixième Lune ?

— Bien sûr, j’ai déjà vérifié.

Puis, se retournant complètement, il me lance avec un sourire complice :

— Allez petit, ne traîne pas comme ça, tu brûles de connaître la fin de l’histoire, non ?

Évidemment que je veux connaître cette fameuse cinquième Lune, mais j’en ai peur. Je ne suis plus du tout certain d’être prêt à entendre ce qu’ils vont me raconter. Je panique, me demandant à quelle sauce ils vont nous manger parce que, c’est sûr, ils vont nous déguster !

Nous marchons en file indienne : Bégawan ouvre la marche, suivie de Salween, moi, Lisu, et Gaoligong qui ferme la colonne. Nous escaladons la plus haute montagne de l’île. Une fois au sommet, je regarde tout autour de moi. C’est splendide. La mer est partout. Les collines paraissent toutes petites. Le soleil se lève.

Béat devant ce paysage, j’en oublie pratiquement mes compagnons. Les triplés me laissent contempler l’aurore avant que Salween me prenne par les épaules et m’invite à m’asseoir parmi eux.

— Il est temps que nous te racontions la cinquième Lune, commence Bégawan:

« Nous étions installés depuis deux saisons. Le clan avait repris sa vie d’avant l’exode, avec quelques aménagements. Le Kadga était la bonne solution. Le village se gérait presque seul. Je me demandais souvent quand arriverait le prochain Mahani. Je voulais être soulagée de l’avoir parmi nous. J’aurais alors réussi ma mission. En attendant, il était urgent de trouver quelqu’un pour me succéder si j’atteignais l’autre côté de la vie. Aucun des enfants qui venaient au monde n’était apte. Nous l’aurions su dès qu’il aurait poussé son premier cri. Pour être sûre que je ne me trompe pas, Lisu m’aidait à chaque accouchement. Les garçons confirmaient ensuite en prenant le nouveau-né mais jamais nous ne sentions la fibre d’un médecin ou la force d’un Mahani. Nous n’étions pas pressés mais attentifs, parce que ces deux rôles devaient bénéficier d’une éducation particulière.

Régulièrement, Salween montait jusqu’ici ; il devait surveiller le lointain pour mieux protéger notre domaine.

— Oui, continue Salween. Comme toi, je suis chaque fois fasciné par cet endroit. C’est d’ici que nous avons choisi le territoire. Je connais chacune de ces collines, ces rochers, les méandres de la rivière. C’est ainsi qu’un jour je vis de la fumée s’échapper de la bergerie que nous croyions abandonnée. Elle ne faisait pas partie de notre terrain, mais j’ai eu envie de savoir si cela ne mettait pas notre Terre en péril. Nous partîmes, Gaoligong et moi, vers cet endroit. Nous nous étions cachés à proximité et nous tendions l’oreille. C’était une famille : un couple avec un tout petit garçon. Durant deux jours entiers nous avons écouté leurs conversations.

Ces gens étaient bons ; ils parlaient à l’enfant avec attention. Ils étaient venus chercher le calme, la paix. Nous quittâmes l’endroit, tout à fait rassurés. Rien ne pouvait nous faire plus plaisir : ces personnes ne pollueraient pas la rivière dont nous buvions l’eau ; ils étaient respectueux de la nature, même si leurs connaissances vis-à-vis d’elle étaient sommaires. Nous les regardions avec quiétude venir sur l’île et repartir vers leur autre vie.

— L’année suivante, continue Gaoligong, je suis monté en haut du rocher qui surplombe la mer. J’y allais rarement mais, cette fois-là, je sentais que je devais m’y rendre : peut-être y avait-il un problème avec le lourd peuple de l’océan ? Les flots étaient calmes, ses habitants aussi. J’aperçus la barque du passeur qui amenait la «famille de la bergerie » comme nous les appelions. Je les observais, comme on fixe les hirondelles sur le retour. Ils accostèrent dans la crique et rejoignirent joyeusement leur maison. Leur enfant avait grandi, il était juché sur les épaules de son père ; la femme était enceinte et grimpait pas à pas le chemin gravé dans la végétation, soufflant de temps en temps, une main sur son abdomen.

Je rentrai joyeux de ma promenade. Deviner un être qui se développe me plonge toujours dans un émoi particulier ! J’en parlai avec mes frère et sœur.

— Moi aussi, cela me met en allégresse, ajoute Lisu. Je décidai de m’approcher un peu de la bergerie pour scruter le ventre arrondi. La future mère se promenait souvent, elle papotait avec son bébé dont je savais qu’il s’agissait d’un garçon, même si elle l’ignorait encore.

En une fois, ce fut une évidence. Comme hier, quand tu nous regardais côte à côte et que tu as découvert notre fratrie. L’enfant que la maman portait aurait un lien étroit avec nous. Mahani ? Peu probable : il devrait naître parmi nous et ce bébé-là n’était pas prêt à voir le jour ; ces gens iraient accoucher dans leur autre vie. Mais peut-être était-il notre médecin suivant ?

Cette idée me travailla. J’en parlai à Bégawan. Elle ne rejeta absolument pas mon intuition. Elle nous expédia, à tour de rôle, veiller sur la mère et sur son petit. Nous adorions cette tâche. On était presque toujours tous les trois à proximité. La mère se promenait souvent au bord de la rivière. Le tableau était charmant. Sans le savoir, elle longeait pratiquement tous les jours la limite de notre territoire. Puis un jour, elle franchit les lignes protectrices et pénétra dans notre domaine. Elle fut la première à passer nos barrières. Elle s’assit dans l’herbe, regarda l’eau couler. Puis elle se coucha et s’endormit. Nous restions tous les trois cachés dans les bois, sur l’autre rive. Un filet d’eau coula le long de la jambe de la maman. J’envoyai les garçons chercher Bégawan : l’enfant allait arriver, même si c’était avant le terme. Bégawan revint avec Varanasi. Nous voulions qu’il y ait plusieurs témoins.

La maman se réveilla brutalement à cause des premières douleurs. Elle hurla, apeurée. Nous apparûmes toutes les trois, comme à un retour de promenade. Nous parlions la langue universelle, elle se calma un peu. Bégawan lui annonça qu’elle était justement sage-femme et qu’elle pouvait l’aider.

Le reste de la naissance est du domaine des femmes. Je ne te le raconterai pas. Mais quand Bégawan sortit le bébé, elle savait qu’il était le Mahani. Je le confirmai sur-le-champ.

La jeune mère était épuisée. Sur son ventre, le nouveau-né criait comme le cerf brame. Il était évidemment très petit, puisqu’il était venu au monde beaucoup trop tôt, mais la force qui se dégageait de lui nous rassura tout à fait.

La maman était complètement affolée. Elle avait peur pour son nourrisson, réalisant qu’elle s’était perdue. Je m’assis derrière elle, lui massai la tête doucement. Je l’apaisai, lui promis un avenir peu commun pour son enfant. Mentalement, j’induisis aussi qu’elle serait quelque peu déboussolée par le destin de son garçon. Bégawan mit le bébé au sein. Il téta et s’assoupit.

— Je vais chercher mes fils, proposa Bégawan, ils t’aideront à retourner chez toi.

Sortirent alors de la forêt Salween et Gaoligong, avec une peau de mouton. L’un et l’autre confirmèrent : il s’agissait bien du nouveau Mahani.

— Nous raccompagnâmes la maman chez elle, continue Gaoligong. Je tenais dans mes bras cette minuscule crevette enveloppée, comme on le fait pour nos nouveau-nés, dans la peau de mouton. J’ai eu un peu peur, mais j’étais le plus heureux des hommes. Salween soutint l’accouchée. En nous voyant arriver, le compagnon de la jeune mère laissa tomber le marteau. Il était blême. Il resta un moment interdit puis il vint à notre rencontre.

— Nous habitons là-bas, plus haut. Une veine que ma mère soit sage-femme ! expliquai-je.

Son regard passait de sa femme à son bébé, sans qu’il pût articuler le moindre son.

— Rassurez-vous ! Ils vont bien tous les deux. Le bébé est juste très petit. Mais ma mère dit que si vous le maintenez sous la peau de mouton, contre le ventre de sa mère, le temps qu’il prenne un peu de poids, tout ira bien. Elle peut passer de temps en temps, si vous voulez...

L’homme, complètement perdu, remuait les lèvres sans émettre un son. Il prit sa femme par l’épaule et l’aida à s’étendre dans le transat, sur la terrasse. Puis il revint vers nous. Gaoligong lui présenta son fils.

— C’est un garçon ! Comment allez-vous l’appeler ?

— Élias, bredouilla le père, d’une voix blanche. On a choisi Élias.

— Joli ! Et il y a une signification ?

— C’est «l’envoyé ».

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