Vers une autre vie?
Je connais cette histoire ; j’ai failli les arrêter plusieurs fois pendant la narration. Je pourrais la raconter par cœur ; Maman la trouve tellement extraordinaire ! Bien sûr, elle a mis d’autres mots sur les événements. Ainsi, les trois femmes étaient des touristes qui se baignaient nues dans la rivière, non loin de là. Quant aux frères qui l’avaient aidée à retourner chez elle, mon papa les a pris pour de jeunes étudiants. Ils n’ont pas été assez précis pour expliquer d’où ils venaient et Bruno, qui pourtant se promenait beaucoup, n’a jamais pu apercevoir une seconde habitation sur ce côté de l’île. Il en a déduit qu'ils campaient et étaient déjà repartis.
La peau de mouton, elle, est toujours sur mon lit, dans la bergerie.
Je sens tous mes repères tomber ; je suffoque comme une truite hors de l’eau ! Je ne sais pas ce qui me surprend le plus, si c’est l’explication de ma naissance ou le fait qu’ils me prennent pour leur nouveau Mahani.
— N’imaginez pas un instant que je vais jouer à ce jeu-là ! leur dis-je d’une voix rauque, après un long silence.
— Ce n’est pas un jeu, tu seras Mahani, déclare Gaoligong.
— Non, arrêtez cette blague, c’est franchement pas drôle ! soufflé-je, paniqué. Que vous ayez un lien avec ma naissance, c’est évident, mais le reste ne tient pas la route. Pourquoi m’auriez-vous laissé partir si j’étais le Mahani ? J’aurais dû rester avec vous et recevoir, comme Bégawan l’expliquait tout à l’heure, une « éducation de Mahani ».
— L’éducation d’un Mahani commence à ton âge. Avant, il n’y avait aucune raison qu’on te retire à tes parents, précise Salween.
— Non, je ne suis pas votre Mahani ! répète-je, buté. Et puis quoi ? Un jour, le petit décide de descendre la rivière en radeau et, branle-bas de combat, c’est le jour, c’est l’heure : on va pêcher notre Mahani !
— On n’est pas allé à la pêche, Élias ! s’indigne Gaoligong. Depuis ta naissance, chaque fois que tu es à la bergerie, nous t’observons. Quand nous t’avons vu débarquer cet été, nous ne pouvions plus attendre. Nous guettions le moment opportun ; cette descente de rivière était idéale. Dès la première halte, nous voulions te happer, mais vous aviez remarqué les boulettes bleues ; alors nous vous avons dirigés vers notre territoire.
— Et mes compagnons ? Pourquoi les avez-vous obligés à vivre ici ?
— Nous ne comptions pas vous prendre tous les quatre, c’est exact. Nous t’aurions bien enlevé à la chute d’eau, mais Manon a sauté du mauvais côté : nous devions la sauver.
— Et le serpent, c’est le plan B ?
— Ce n’était pas prévu. Nous avions choisi de t’emmener plus tard, pendant la nuit. Mais quand on se fait mordre par un serpent, il faut agir vite, donc le Kadga n’a pas hésité longtemps. Tes amis nous avaient vus, nous ne pouvions pas les laisser partir comme ça.
— C’était vrai la menace de les expédier par-delà la mer ?
— Ce n’était pas une menace, c’était la résolution que nous nous étions fixée pour les éloigner du territoire. Nous les aurions déposés à proximité d’une ville, ils ne risquaient rien. C’est toi qui les as assignés ici.
— Tu ne manques pas d’air ! Comment oses-tu me faire porter cette responsabilité ?
Je les regarde tous les quatre : ils sont sereins. Ils viennent de m’annoncer que ma vie s’arrête au bout de la rivière, que je serai leur guide, malgré mon jeune âge, mon incompétence, ma non-appartenance à leur tribu, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
— Je refuse, m’obstiné-je. Je resterai moi-même, vous ne me ferez pas changer de vie.
— Tu n’as pas le choix, répond doucement Lisu. Tu resteras toi-même aussi, ne t’inquiète pas, mais tu seras en plus notre Mahani et la septième Lune sera accomplie.
J’entends sans écouter. J’ai l’impression qu’ils m’ont saigné, vidé de mon sang comme un vulgaire mouton. Je veux me lever et dévaler la montagne, réveiller les grands et Manon et les emmener tout de suite à la bergerie. Mais mon corps ne réagit pas. Je suis entièrement exsangue, sans aucune force.
Les triplés et Bégawan m’observent sans sourciller. Ils me regardent m’affaiblir, sans l’ombre d’une inquiétude. Quand ils me voient plonger dans le sol pour reprendre racine, ils penchent juste un peu la tête en signe d’encouragement. Je me remplis de cette nouvelle sève, me redresse et finis par lâcher d’une voix que je ne reconnais pas :
— Vous m’avez tué !
Sans demander mon reste, je dégringole la montagne en courant. Je traverse le village et tombe nez à nez avec Félix ; je m’agrippe à ses épaules :
— Ils sont complètement tarés ! émets-je dans un souffle, avant de m’enfuir dans la forêt.
Après deux jours entiers à errer, je remonte la rivière jusqu’à proximité de la bergerie. Je m’assois sur l’autre colline. Jusqu’à la fin de l’après-midi, j’observe Garance. Elle a fait une lessive et pend ses draps sur un fil en chantonnant. Elle a l’air heureuse ; le bouquet de violettes trône sur la table, dans un verre. Elle nous attend calmement.
— Pourquoi les triplés lui ont-ils donné de faux espoirs ? je me demande.
Durant ces deux jours d’errance, j’ai réalisé que je ne pourrais plus vivre en ville, à Bruxelles. Je regrette déjà mes copains. J’aurais tant aimé raconter mes aventures à Paco.
Paco est mon ami de tous les jours, on fait les quatre cents coups ensemble ; on partage même un morceau de nos vacances. L’été passé, Paco est venu à la bergerie et il est parti quelques jours avant cette foutue expédition. À peu de jours près, il aurait descendu la rivière avec nous.
À peu de jours près, Paco aurait été à ma merci. Comme les autres. C’est moi, ce grand manitou qui jugera leur cœur et leur âme. Je souris amèrement. L’avenir de mes compagnons dépend de moi. Quelle horreur !
Garance part en promenade ; elle longe la falaise jusqu’à la pointe de l’île. J'en profite pour entrer dans la bergerie. Je monte dans ma chambre et m’assois sur mon lit. Je passe en revue mon ancienne vie. Je regarde mes livres, ma collection de mangas, mon t-shirt préféré plié dans l’armoire, le devoir de vacances sur mon bureau, encore ouvert à la page de l’exercice d’anglais que j’aurais dû terminer avant la descente en radeau. Sur ma table, une photo de Manon et moi, tous les deux étendus en étoile dans un pré, les mains et les pieds se touchant. Je prends conscience de la place de Manon dans ma vie.
Garance revient. Terré dans mon antre, je l’écoute évoluer dans la maison. Elle se cuisine des pâtes carbonara. J’adore ça. Je reste prisonnier de cette chambre, sans bouger. Je n’ai pas envie de lui donner de faux espoirs.
— Élias ! Tu es là, n’est-ce pas ? dit-elle au bout d’un moment.
Silence.
— Je fais des pâtes carbonara, ça te dit ?
Re-silence.
— Personne ne saura que tu es passé ! insiste-t-elle dans le vide. Dis-moi juste comment tu vas !
Je passe la tête par la porte et dis :
— Je vais bien, Garance.
Elle relève la tête et me sourit :
— Alors, les pâtes ?
— Oh oui ! dis-je avec entrain.
Garance rit de bon cœur avant de m’étreindre.
— Tu as bien grandi ! Comment vont les autres ?
— Ils vont bien, ils reviendront bientôt.
— Et toi ? me demande-t-elle sans aucune angoisse dans sa voix.
— Je ne sais pas. Je suis tellement différent que je ne suis pas sûr de pouvoir revenir en arrière.
— Voudrais-tu qu’on en parle ?
— Pas spécialement. Je ne sais pas où je vais.
Garance me sert une grande assiette de pâtes et nous discutons de tout et de rien. De fil en aiguille, je lui raconte la vie qu’on a eue au clan. Elle écoute avec attention et bienveillance. Au bout du repas, je fixe ma mère et lui confie :
— Ils ont tué le fils que tu avais. Je ne serai jamais le même, j’ai développé des compétences qui me seront très difficiles à vivre en ville.
— Je ne crois pas qu’ils aient « tué le fils que j’avais », dit-elle. Ils l’ont plutôt façonné à leur manière. Au-delà des facultés que tu as acquises, te sens-tu si différent d’avant ?
— Non, sans doute. Je flippe, maman. Je flippe complètement, ils veulent que je sois leur Mahani.
— Ah c’est donc ça ! Je comprends, maintenant, murmure-t-elle.
— Quoi ?
— J’ai aussi une longue histoire à te raconter, mais tu dois rentrer, on en parlera plus tard.
— Je vois sur ton front que tu doutes que Bruno comprenne la situation. Ça ne va pas arranger votre relation.
— Oh, pour ça, c’est trop tard. Bruno et moi, c’est fini depuis bien longtemps.
— Pas pour lui.
— Je sais. Mais ça, c’est ma vie, tu ne peux pas intervenir là-dedans.
Je lui souris.
— Je vais rejoindre les autres, mais avant cela, je vais te retirer le souvenir de cette conversation. Es-tu d’accord ?
— Non ! Je ne dirai rien, je te le promets.
Je ris de bon cœur. Je l’enlace affectueusement.
— Que c’est bon de te revoir, murmuré-je.
— Oh que oui ! dit Garance. Embrasse les autres pour moi.
Je garde mes mains sur ses épaules, je lui souris encore et je finis par lui donner un petit bisou sur le front. Cela fait un drôle d’effet à Garance. Tout à coup, son ado infernal, jouette et peu responsable, est devenu un homme.
— Mais il n’a que 16 ans, pense-t-elle.
Je lui dis tendrement :
— Le temps dure ce que le temps doit durer. Que sont les minutes, les jours, voire les années, si ce n’est une perte de temps à calculer ! Je suis devenu tellement différent, je crois que j’ai franchi trois marches à la fois.
Garance rit de bon cœur :
— Je ne m’y ferai jamais à cette manie d’entendre mes pensées ! Tu es beau, mon fils. Je suis fière de toi. Je n’interviendrai pas dans ta décision de revenir ou de rester au clan. Je sens que tu l’as déjà prise et je la respecte.
J’acquiesce dans un dernier sourire un peu triste et je tourne les talons.
Un peu plus loin, à la lisière du territoire du clan, je me couche dans l’herbe. Juste encore quelques minutes avant de rejoindre les autres. Nous sommes au début de l’été. L’obscurité est douce, les étoiles me bercent comme un gigantesque mobile au-dessus d’un landau. Je reste immobile, à respirer l’air de la nuit. Rien de plus apaisant, normalement.
Pourtant, au-delà de ce qui m’arrive, autre chose se dessine : la terre me transmet un renseignement important. Un minuscule élément vient me titiller l’oreille : il s’agit d’une petite vibration que je perçois sous mon corps. Je suis certain qu’un événement grave se prépare. La menace gonfle pour devenir urgente. Mon ventre se noue : c’est un séisme !

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