Mahani
Je cours jusqu’au hameau, j’entre dans ma hutte et je crie à mes compagnons :
— Il va y avoir un tremblement de terre. Debout ! Le village doit être évacué !
Les deux grands se réveillent péniblement.
— Félix ! continué-je, posé et autoritaire, rassemble les dortoirs et va en amont vers la colline. Tu les places au milieu du plateau, loin des arbres. Vérifie qu’il n’y a pas de crevasses là où tu les installes. N’oublie pas Chebbi ! Zoé ! Réveille les filles puis va chez Bégawan, qu’elle rejoigne aussi la plaine et qu’elle prévienne les triplés ! Je me charge des familles. Où est Manon ?
— Elle est chez Lhassa, il paraît qu’une brebis a mis bas et que les agneaux doivent être nourris au biberon. C’est elle qui s’en occupe. On est inquiets, dit Félix. On ne vous a plus revus depuis la mort de la panthère. Sauf le lendemain matin, mais ce que tu m’as dit ne nous a pas rassurés ! Salween nous tient à l’œil plus qu’auparavant ; que se passe-t-il ?
— On n’a pas le temps maintenant, on en parlera après, imposé-je. Restez calmes, ne paniquez pas, ne les faites pas courir mais avancez rapidement en file indienne. D’autres questions ?
En guise de réponse, les deux grands suivent immédiatement les directives, à la lettre. Le village se vide complètement, dans une sérénité absolue. Au bout de dix minutes, alors que nous sommes tous assis dans l’herbe haute, la terre commence à trembler.
Je suis debout, guettant l’arrivée des triplés.
Je suppose qu’ils doivent être fous de rage que je n’aie pas avalé leur histoire et qu’ils fouillent l’île pour me retrouver. Peut-être qu’en me cherchant, ils n’ont pas fait attention aux vibrations, se sont laissés surprendre par le séisme et sont tombés dans une crevasse.
Après les premières secousses, le clan s’apprête à retourner au hameau. Je les en dissuade : les tremblements secondaires sont parfois plus violents ; les huttes, toutes sur pilotis, risqueraient de s’effondrer sur nous. La nuit est belle, je leur propose de rester sur place. Ils se rallient à mon avis, d’autant plus qu’ils adorent dormir à la belle étoile.
Je piétine le sol, debout, à guetter l’arrivée des triplés. Bégawan me regarde avec un sourire attendri :
— Arrête de t’agiter comme ça, tu me donnes le tournis ! S’il s’était passé quelque chose, ne crois-tu pas que je l’aurais senti ? Assieds-toi, me somme-t-elle.
— Mais ils pourraient quand même m’envoyer un petit signe! m'écrié-je
Je demeure debout malgré tout. Les triplés arrivent calmement par l’autre côté de la prairie. Ils descendent des rochers et devisent, comme s’ils revenaient d’une promenade. Je réalise qu’ils ont sorti Garance de la bergerie. Je les rejoins et lance d'emblée:
— Vous attendrez un autre bébé qui aura la force d’un Mahani. Je ne veux pas de ce rôle. Je retourne dans mon ancienne vie.
— Voyez-vous cela ! s’étonne Gaoligong. Et quels sont tes arguments ?
— Je ne suis pas à la hauteur.
— Tu viens de sauver ton peuple d’un tremblement de terre.
— Et j’ai oublié Garance alors que j’étais à moins de cent mètres de sa maison.
— Mahani, la raison n’est pas là.
Je les regarde tour à tour et avoue :
— Je ne peux pas quitter Manon.
— Nous y voilà ! Tu n’as qu’à lui ordonner de rester.
— Jamais de la vie ! Je n’obligerai jamais personne à vivre ici. Manon encore moins que les autres. Je ne peux pas lui demander de sacrifier sa vie pour un caprice de ma part.
— Ce n’est pas un caprice, c’est un besoin pour moi aussi ! Je resterai, déclare Manon derrière moi. Je ne pourrai pas revenir en arrière. Élias, c’est à toi de décider mais, si tu veux mon avis, sache qu’il n’y a qu’ici que je me sens vraiment à ma place. Je suis comme toi. C’est fini pour moi la vie en ville. Je n’ai jamais été bien dans notre appartement.
Je me retourne et la regarde surpris:
— Mais Manon, tu ne sais pas ce qui m’arrive…
— Tu es le nouveau Mahani.
— Comment le sais-tu ? m’étonné-je.
— Depuis que tu nous as raconté les quatre premières Lunes, je savais que tu y étais mêlé. C’était ça, mon pressentiment.
— Ce n’était pas la mort de la panthère ?
— Élias ! dit-elle un peu agacée, comment n’as-tu rien vu venir ? Tu es vraiment un tapir ! On te forme pendant des mois, tu me confies percevoir à outrance ce qui t’entoure, tu te demandes ce qui t’arrive et, quand on te donne un élément de réponse, tu ne vois rien ? Pendant l’hommage à la panthère, je t’ai observé : il n’y a plus qu’une différence de taille entre toi et les triplés. C’est extraordinaire ce que tu leur ressembles ! Tu fais partie de ce peuple, que tu le veuilles ou non. Je sais que c’est toi qui décides mais, s’il te plaît, laisse-moi vivre ici.
— Si tu ne veux pas que ton frère sache que c’est toi qui décides de son sort, continua Lisu, tu peux enfiler la djellaba.
Je réfute d’un mouvement de tête déterminé. Je reste silencieux. Le soleil commence à se lever, le clan se réveille tout doucement. Lhassa nous scrute avec un sourire bienveillant. Il est à côté de Varanasi, sa femme, dont le visage serein et confiant est tourné vers nous. Plus loin, ce sont les yeux de Tamir, Serjey, Narbada qui m’encouragent à franchir cet ultime cap. J’ai encore peur.
Je dévisage les triplés, silencieusement. La tribu est debout, les yeux rivés sur moi. Sans le savoir, elle tresse les fils qui me lient à elle, définitivement.
Zoé et Félix se réveillent. Ils ne comprennent pas ce qui se passe : ils découvrent le peuple silencieux nouant ce cordon indestructible. Ils se figent de l’autre côté de ce macramé invisible.
Manon n’a pas détaché son regard de moi ; je me plante dans ses yeux et je lui demande une dernière fois :
— Tu ne te sacrifies pas pour moi ?
— Ce n’est pas un sacrifice, c’est mon choix, me garantit-elle après un long moment. Élias, les passages sont difficiles mais ils sont incontournables… Je reste aussi pour vivre avec toi.
J’avale ma salive. Je me tourne lentement vers les triplés :
— Vous m’aiderez ?
— Promis ! Ne te tracasse pas, Mahani, répond Gaoligong, tu es à la hauteur.
— Ce « Mahani » n’a rien de rassurant, répliqué-je. Je m’appelle Élias !
— Trop dur à prononcer ! décrète-t-il.
Je tends longuement mon cou vers Félix et Zoé, de l’autre côté du macramé. Je lâche :
— Il faut qu’ils comprennent ce qui se passe.
— Veux-tu que je leur explique la cinquième Lune ? propose Lisu.
J’acquiesce d’un hochement de tête. Je me laisse choir face à Lisu. Le mouvement est suivi par tout le clan. Je fais signe aux grands de se rapprocher et de s’asseoir à côté de nous. Seule Lisu reste debout.
— Lisu va vous raconter la cinquième Lune, annoncé-je, la voix enrouée.
Lisu prend le temps de narrer, de n’oublier aucun détail et de rendre la chronologie vivante. Elle finit le récit par la mort de la panthère en déclarant que c’était la sixième Lune. Quand enfin elle se tait, un long silence s’ensuit. Les villageois l’ont réécoutée avec émotion, ils demeurent sous le charme. Félix et Zoé sont anéantis.
— Cette histoire est vraie, admet Félix d’une voix rauque en s’adressant à Zoé. On nous l’a racontée tellement de fois ! Qu’est-ce que tu vas faire, Élias ?
— Je n’ai pas le choix. Mais vous, vous l’avez, je vous le garantis !
— Pourquoi dis-tu que tu n’as pas le choix ?
Je regarde mon frère et m’explique :
— Depuis le début, les dés sont pipés. Ils m’ont initié sans que je comprenne pourquoi. Je ne le regrette pas. Maintenant, je suis en symbiose totale avec la nature. Tout mon être perçoit des éléments qui n’ont aucun sens dans notre vie citadine : je ne pourrais plus vivre en ville comme n’importe qui. Je ne me vois plus aller à l’école, apprendre des maths ou du latin alors que mon corps me rappelle que je suis sur une veine froide, que le prof a un œuf fendu, qu’il doit être recentré ; qu’un autre devrait manger deux gousses d’ail mélangées à du crachat pour calmer son estomac ! Tu sais, je ne m’imagine même plus me demandant quel t-shirt je mettrais le matin et encore moins enfiler des baskets !
Non, Félix, il n’y a pas d’alternative pour moi. Ça fait deux jours que je traîne d’arbre en arbre, à essayer de décoder ce qui m’arrive. Cela s’impose à moi : je dois vivre ici, pieds nus dans la nature. Le frère que tu as connu, Élias Ternant, est mort ; je n’ai plus cette identité-là. J’ai l’impression de sortir d’un long tunnel…
Je m’arrête brutalement. Les phrases confiées au journaliste me reviennent : Élias Ternant est mort, ces deux ouvriers m’ont sorti d’une vie qui ne me convenait pas. J’ai l’impression d’être au bout d’un long tunnel…
— Grâce à la patience du cerbère, à la gentillesse de l’oiseau et à la douceur du vent… continué-je lentement pour mon frère.
Salween et Gaoligong me regardent avec un petit sourire. Je les dévisage, interrogateur.
— Merci pour le cerbère ! titille Salween en haussant un sourcil.
— On n’y est pour rien, Mahani ! dit Gaoligong. C’est juste que tu le sais depuis plus longtemps que tu ne le crois.
J’encaisse un instant puis je termine à l’adresse de Félix et Zoé :
— Je suis le seul à ne pas connaître de dilemme. Pour finir, c’est plus simple pour moi que pour vous. Quelle que soit votre résolution, je ne vous en voudrai pas. Laissez-la mûrir. Vous avez le temps : vous ne serez libres que quand je serai Mahani. Pour l’instant, je ne suis qu’« apprenti Mahani ». Ne vous mettez pas martel en tête. Le choix que vous ferez vous semblera évident quand le moment sera venu. Ne le regrettez pas.
Une dernière chose : ne me demandez pas de choisir pour vous. Pour que vous puissiez décanter sereinement, je vous propose de mener cette réflexion, seuls avec Lisu. Elle vous aidera à mettre de l’ordre dans vos idées. Voilà, je vais inspecter le village avec les triplés avant de le réintégrer.
Je me tourne vers eux et les interroge, pas très sûr de moi :
— C’est ça, hein ? On doit bien examiner les habitations ?
— Absolument, répondent-ils ensemble, avec un large sourire.
Nous quittons la prairie à quatre. Lorsque je passe parmi le clan, les villageois me donnent de petites accolades bienveillantes.
— Merci, Mahani, me lancent certains.
Je me retourne, une fois le groupe dépassé, et dis :
— Je suis heureux de faire partie de votre peuple !

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