La décision
— Normalement, signale Salween en arrivant au village, le retour ne devrait pas poser de problème, j’avais quand même testé le sol avant de construire !
Nous inspectons, de hutte en hutte, l’état des fondations. Toutes sont debout, sauf une, écrasée sous un arbre. C’est la nôtre. Gaoligong regarde la case détruite et déclare :
— Pas grave, elle n’était que provisoire.
— Provisoire ? m’étonné-je.
— Mahani, à partir de maintenant, tu fais partie de notre famille. Tu dormiras avec nous, décrète-t-il platement .
— Et je deviens moine ? lancé-je, sarcastique.
— Mais non, voyons ! s’indigne-t-il. Nous ne sommes pas des moines !
Je le dévisage avec une mine légèrement moqueuse. À prendre toutes mes répliques au pied de la lettre, Gaoligong m’amuse ; Salween sourit.
De manière péremptoire, j'annonce:
— Dans ce cas, Manon intégrera notre hutte.
— Quoi ? s’offusquent les frères ; Manon chez nous ?
— Ce n’est pas prévu au programme, ça ! s’insurge Salween.
— Écoute, Salween, vous n’avez pas le choix : on est d’accord pour jouer dans votre jeu tant que nous restons ensemble. Manon fait partie de ma famille, c’est comme si c’était ma sœur.
— Ta sœur ? Allumons plutôt les lucioles ! relève Salween, gouailleur.
— Salween, le sermonne Lisu, veux-tu que je raconte toutes tes conquêtes ?
— Pas besoin, je les vois ! répliqué-je en fixant le front de Salween avec une banane un peu narquoise.
Cela déclenche un éclat de rire des deux autres triplés ainsi qu’une mine ennuyée de Salween. Je conclus :
— Donc, je vais chercher mon hamac ainsi que celui de Manon et on peut rapatrier le clan.
La décision des deux aînés ne se fait pas trop attendre. Ils discutent longtemps avec Lisu qui les guide dans les méandres de leurs hésitations. Partir : revenir en arrière, retourner au lycée, se forger une place à Bruxelles, en ville, avec tout le confort qu’ils ont toujours connu, manger trois fois par jour, sortir le samedi, pourquoi pas ? La vie qu’ils mènent n’est ni désagréable ni mauvaise. Les bons côtés sont divins et les moins heureux terriblement supportables. Ou bien rester : laisser leurs copains mais ne pas perdre leur frère ou leur sœur. Vivre au grand air n’a pas été si pénible non plus et cette période dans ce village a été extrêmement plus formatrice qu’une année à l’école. Pourraient-ils supporter encore le bruit, le tumulte citadin ? Pourraient-ils tolérer toutes les petites mesquineries du quotidien urbain et lycéen ? C’est endurer le « paraître» quand on a vécu dans « l’être »…
Je suis dans le jardin de Bégawan. Félix tourne autour de moi sans oser m’approcher. Je lui demande doucement, toujours à quatre pattes entre mes plants de thym:
— De quoi as-tu peur, Félix ?
— Ce n’est quand même pas évident d’annoncer à son frère qu’on ne le reverra plus !
— Voilà qui est lâché ! déclaré-je avec un triste sourire, en me relevant. Félix, je maintiens qu’on n’en discutera pas. Ne t’inquiète pas, ce n’est pas un adieu définitif. Ne fût-ce que pendant les vacances. Je pourrai me montrer à la bergerie uniquement quand Bruno aura digéré la pilule et, tu le sais, ce sera dur ! Mais on se débrouillera pour se retrouver. Tu es le dernier à te décider : Manon reste et Zoé part.
— Tu sais quand et comment on rejoindra la bergerie ?
— Très vite, une de ces nuits. Les triplés sont un peu trop prudents. Ils vous reconduiront pendant votre sommeil. Cela m’amuse : ils vont jouer à « Men in Black » en nettoyant quelque peu vos souvenirs pour que vous oubliiez le chemin du village.
— On ne se rappellera rien ?
— Juste les quelques éléments qui garantissent notre clandestinité.
— Ouf ! Je n’ai vraiment pas envie d’oublier quoi que ce soit !
Félix est profondément triste. Moi aussi. Quelques larmes au fond des yeux, nous nous dévisageons longtemps comme si nous devions, l’un comme l’autre, imprimer l'image au creux de notre cœur. Je connais la décision depuis que mon frère l’a prise. Je sais également que son retour à Bruxelles sera difficile et bancal. Il reviendra. Il sera forcé de revenir. Je ne lui dévoile rien ; il faut que mon frangin tâte le pavé bruxellois pour s’en convaincre.
Je le fixe toujours, accablé par la tâche qui m’attend. Dès que les grands seront rendus à leur ancienne vie, je recevrai les deux bracelets de Mahani. Ma première obligation sera de juger Borhut et ses sbires. Je devrai être juge alors que je ne peux pas être neutre. Cela m’angoisse déjà.
D’autre part, Borhut veut ma mort, j’en suis sûr et les triplés ne l’ont pas démenti. Ceux-là sont assez heureux que cet homme affaiblisse ses pouvoirs au fur et à mesure que je les accapare. Quand je demande à Salween la raison de cette allégresse, il me répond seulement :
— C’est le bien contre le mal et c’est le bien qui gagne ! On ne va pas s’en plaindre !
— Je ne suis pas un ange ! avais-je répliqué, de mauvaise humeur. C’est quoi, la vraie raison ?
— Ça, j’avais remarqué que tu n’étais pas un ange ! rétorque Salween, éludant la seconde partie de la question.
Je soupire en tournant les talons. Je sens dans mon dos que Salween est un brin ennuyé d’avoir détourné le propos mais qu’il est soulagé que je n’approfondisse pas plus loin. Depuis mon petit coup de gueule, Borhut a dû se retirer du village, et ce jusqu’au départ des grands.
Je regarde une dernière fois mon frère et lui demande :
— Félix, penses-tu que je serai à la hauteur de ce truc ?
— Je n’en doute pas un instant. Tu feras ça bien !
— Je te laisserai une lettre pour Garance. Merci de jouer le messager.

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