Donimo (2ème partie)

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 Je ne finis donc pas détroussé et laissé pour mort dans un fossé comme l’aurait certainement imaginé ma mère si elle avait été au courant de mon périple… Un routier, certainement ému par ma mine déconfite et mes vêtements trempés, ou peut-être par ma gueule de gamin sage, m’avança même jusqu’à l’aire d’autoroute la plus proche de Mulhouse et m’expliqua comment rejoindre à travers champs et friches industrielles la gare où je projetais de dormir. Je devais avoir l’air vraiment misérable parce que malgré mes protestations, il me donna même dix balles pour que je puisse me payer un sandwich et une douche…

 Je réussis donc à dormir quelques heures avant de me faire virer par la police au petit matin… Je pus lire dans les yeux des agents une certaine suspicion… Je faisais plus jeune que mon âge et aurais facilement pu passer pour mineur. Je quittai les lieux rapidement avant d’être embarqué comme fugueur et parvins sans encombre à rejoindre Tübingen par la grâce de mon pouce levé…

 Les grands-parents d’Audrey résidaient loin du centre historique, dans un secteur qui s’appelait le « quartier français »… Avec l’aide de passants, je finis par trouver la maison. Mais à ma grande déception, personne ne répondit à mes coups de sonnette répétés... Tout ça pour ça, après deux jours de stop, une courte nuit, la toilette à la va-vite devant le lavabo de l’aire d’autoroute… Je me sentais assez désespéré et de plus, je n’avais aucune solution d’hébergement alternative. Je m’imaginais errer dans les rues désertes, m’effondrer sur un banc et tenter de dormir dans la froidure d’une nuit d’avril en Bade-Wurtemberg… Je réalisais que je m’étais engagé de manière inconsidérée dans un périple absurde. C’était peut-être le moment d’appeler mes parents pour leur dire que j’étais dans la galère au fin fond de l’Allemagne, ou mieux, de me rendre dans un commissariat pour expliquer que j’étais un petit Français qui risquait de tomber dans la prostitution et la drogue si on ne lui donnait pas un peu d’argent pour qu’il puisse rentrer chez lui… Mais supporter le regard navré de mes parents venus me récupérer au Consulat français était une humiliation que je n’étais pas prêt à subir... J’en venais à me dire que le mieux aurait été de disparaître corps et bien et je commençai à fantasmer sur l’idée de m’évanouir dans la nature… Personne n’aurait plus jamais entendu parler de moi et en cet instant d’amertume et de désespoir, cette option me semblait désirable… Quand soudain, une voiture s’arrêta à côté de moi.

 Un couple âgé -vraisemblablement les grands-parents d’Audrey- en sortit, suivi de leur fille, de leur beau-fils et d’une grande blonde qui me regardait avec intensité. Je reconnus Amélie, la sœur d’Audrey plus âgée qu’elle de quelques années et que je n’avais pas vue depuis fort longtemps. Tout ce petit monde ne semblait pas spécialement ravi de me voir là … Encore aujourd’hui, je peux revoir l’irréalité de cette entrée théâtrale avant que tout ne bascule… L’évidence m’apparut enfin dans toute son angoissante réalité : Ce n’était pas la mère d’Audrey qui manquait à l’appel, mais Audrey elle-même !

 Je vous ferai grâce de la façon dont j’appris la vérité. L’amour austère de celle-ci ne doit empêcher ni la pudeur des sentiments, ni le respect dû à un lecteur que l’on n’a pas ménagé jusque-là… Il suffit de savoir que les mots qui devaient être prononcés le furent… Hôpital universitaire… lymphome… maladie de Hodkin… système immunitaire défaillant… Mais Audrey réagissait bien au traitement et venait de commencer la chimio. Le docteur avait bon espoir. Du reste, c’était un spécialiste reconnu des lymphomes et par ailleurs un ami de longue date de la famille. C’est même la raison pour laquelle Audrey était soignée à Tübingen… Mais pour moi, elle venait de passer en un instant de personne en parfaite santé à gravement malade…

 Je me rendis le lendemain à l’hôpital accompagné de son grand-père et de sa sœur, mais à peine étions-nous arrivés que le vieil homme déclara qu’il avait une course à faire avec sa petite-fille et qu’ils me rejoindraient plus tard… Il était évident qu’il voulait m’accorder un moment d’intimité avec mon amie. Il trouva même le moyen de me mettre entre les mains une boîte d’oranges confites : « Les préférées d’Audrey ! » précisa-t-il. Ainsi, je n’aurais pas à me présenter devant elle les mains vides … J’étais à la fois impatient de revoir celle qui hantait mes pensées depuis des semaines et inquiet de l’état dans lequel j’allais la retrouver…

 A mon grand soulagement, elle n’avait pas beaucoup changé. On imagine souvent la décrépitude physique, mais ce n’est pas toujours le cas avec le cancer, et c’est ce qui rend ces pathologies d’autant plus insidieuses d’ailleurs… Ainsi, sous cette peau à peine plus pâle qu’à l’accoutumée, sous le parfait arrondi de cette épaule dont l’amaigrissement accentuait l’arc, courait l’aberration cellulaire, la réplication de la funeste erreur initiale… Pourtant, Audrey était belle à en crever. La cruelle pinçure du crabe n’avait fait qu’accentuer ses traits. Ses yeux immenses, pailletés d’émeraude, flottaient dans un visage presque trop petit pour les contenir. Seul le gonflement de son cou, œdème couleur vieux rose tapi dans l’ombre, trahissait la maladie… Mon amie ne montra jamais aucun signe de douleur. Au contraire, elle ne cessait de sourire, même quand elle pleurait. Et elle pleura quand elle me vit, elle pleura quand elle m’embrassa, elle pleura en s’excusant et elle s’excusa beaucoup… Elle m’expliqua qu’elle avait cru pouvoir me cacher sa maladie jusqu’à sa guérison. Elle s’émerveillait de mon périple, frémissait en pensant aux dangers que j’aurais pu rencontrer en route, pleurant et s’excusant à nouveau. Elle ne cessait de m’appeler « mon chou », « mon chéri » et même « mon amour»… Elle disait qu’une fois sortie de l’hôpital, plus rien ne serait comme avant, qu’elle avait tout gâché jusqu’à présent. Face à ce flot passant sans transition de l’enthousiasme exalté aux regrets, je tentai de l’apaiser, prenant ses mains dans les miennes et mêlant mes larmes aux siennes… Je lui accordai évidemment le pardon qu’elle me demandait, lui ayant en réalité tout pardonné dès l’instant où j’avais su qu’elle était malade. Comment avait-elle cru pouvoir me cacher son état sans que j’en sus jamais rien ?… Mais quelle plus belle preuve de son affection aurait-elle pu me donner ?

 Quand le grand-père et la sœur d’Audrey firent leur entrée, j’avais l’impression que je venais à peine de la retrouver alors que tant de choses avaient été dites… Au moment où nous prîmes congé, Audrey retint mon visage contre le sien et souffla d’une voix altérée :

 « Dire que j’aurais pu mourir sans te revoir !... Je t’aime, Pascal, je t’aime tellement !... »

 Sa gorge sembla se briser sur ces derniers mots et elle m’étreignit à m’en faire mal. Je ne sus même pas comment je me retrouvai quelques instants plus tard, marchant mécaniquement dans les couloirs de l’hôpital, l’esprit vidé, la sensation de cette étreinte encore présente dans tout mon corps, avec à mes côtés Amélie qui pleurait.

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