Donimo (3ème partie)
Je vins voir Audrey à l’hôpital presque tous les jours. Nous nous relayions auprès d’elle sa famille et moi. Je mis mes parents au courant de la situation et, un peu dépassés par les événements, ils n’émirent pas d’objection au fait que je reste encore quelques temps en Allemagne. Les obligations professionnelles des parents d’Audrey les amenèrent à rentrer en France, mais sa sœur pouvait rester encore quelques jours... Dieter et Annelore, ses grands-parents, se proposèrent de m’accueillir chez eux aussi longtemps que je le voulais, c’est-à-dire aussi longtemps qu’Audrey mettrait à guérir… Le fait de vivre à leurs crochets me gênait un peu, mais quand j’évoquai la possibilité de trouver un petit boulot pour prendre part aux frais de la maisonnée, ils me regardèrent comme si j’avais projeté de braquer la Deutsche Bank…
Grâce à Amélie, j’en appris plus sur les événements des semaines précédentes : Audrey était vraiment mal en point quand elle était arrivée en Allemagne et il avait même été question de l’admettre à « l’étage du dessus »… Amélie m’expliqua que le service d’oncologie se situait en effet au troisième étage de l’hôpital et l’unité de réanimation au quatrième. Autant dire que monter d’un étage était mauvais signe, alors qu’un transfert dans le sens inverse était encourageant... Tout le monde semblait raisonner dans cet hôpital en termes de « dessus » et de « dessous », « oben und unten »…
Etant donné les circonstances, je ne prétendrai pas avoir été heureux dans la maison de Dieter et Annelore, mais je m’y sentis en famille, et plus que dans la mienne d’ailleurs… J’appréciais la sollicitude discrète du grand-père d’Audrey, cet ancien soudeur qui passait son temps à bricoler dans son atelier… Quant à Annelore, je ne pouvais pas esquisser un geste vers un plat pendant les repas sans qu’elle se précipite pour me devancer…
La chimiothérapie épuisait Audrey. Non qu’elle s’en plaignit, mais des ombres inhabituelles sous ses yeux la trahissaient… Aussi bizarre que cela puisse paraître, elle semblait pourtant heureuse. Elle ne m’appelait plus que « mon chéri » ou « mon amour », et ne cessait de dire qu’elle m’aimait, visiblement émerveillée de prononcer ces mots. Je masquais mon inquiétude en lui dépeignant la vie que nous mènerions après sa guérison. A la fin de chaque visite, elle tenait longuement mon visage contre le sien, sa main derrière ma nuque. Pendant ces étreintes silencieuses, ma tête contre son front trop froid, j’essayais en pensée de lui transmettre une part du travail régénérateur de mes milliards de cellules.
Un soir, après cette espèce d’échange d’énergie rituel, elle désigna du doigt la boursouflure marbrée de son cou :
« Tu sais ce que sait ? » me demanda-t-elle.
Je restai interdit.
« C’est le poids des aveux que je ne t’ai pas faits qui s’est enkysté dans ma gorge. Faute de pouvoir s’envoler vers toi, ils sont restés coincés dans mon incisure jugulaire… Tu te souviens, Amour ? Tu disais que j’avais une magnifique incisure jugulaire... »
Je tentai de la tranquilliser : La masse qu’elle avait dans la gorge n’était pas constituée des mots qui n’avaient pas été prononcés… C’était juste une saloperie qu’elle allait vaincre.
Le lendemain, je me rendis comme d’habitude à l’hôpital vers 13 heures grâce au vélo prêté par Dieter. Les grands-parents et la sœur d’Audrey devaient me rejoindre plus tard. Le temps s’était brusquement rafraichi et le vent tourbillonnant rendait le trajet peu agréable. De mon sac à dos dépassait un petit bouquet d’anémones cueilli dans le jardin d’Annelore. C’étaient les premières de la saison. Je frappai doucement à la porte de la chambre et entrai sans attendre de réponse, puis me figeai, mon bouquet à la main. Le lit vide avait été refait, draps immaculés tirés au cordeau… Disparu son mug, disparus ses livres et son discman, disparu le petit lion en peluche frappé d’un « A », sa mascotte… Audrey avait finalement été transférée au quatrième ! Je m’adressai à plusieurs infirmières qui me renvoyèrent au docteur Königsreiner, son praticien. Je trouvai celui-ci dans son bureau et très remonté, je vitupérai dans un sabir germano-franco-anglais dont je vous ferai la grâce:
« Audrey a été transféré au quatrième sans que sa famille soit au courant ? C’est scandaleux !... »
La mine coupable du docteur était exaspérante.
« Je suis désolé, ça vient de se produire… On a eu encore le temps de prévenir personne… » se justifia-t-il, mal à l’aise derrière ses grosses lunettes et sans parvenir à me regarder dans les yeux. «Audrey… n’a pas été transférée au quatrième… Je suis désolé, Pascal… Tout, absolument tout ce qui pouvait être fait a été tenté… »
L’effroyable vérité éclatait et pourtant je ne comprenais pas ce que me disait le docteur. Le monde entier vacilla. Le hurlement inarticulé que je poussai et qui m’effraya moi-même fit place au silence et à l’obscurité quand mon corps heurta lourdement le sol…
Lumière bleutée… Sons assourdis… Une main ondule lentement près de moi… Je ne respire plus… Ou plutôt, je retiens mon souffle car je suis sous l’eau, dans une pièce carrelée de blanc entièrement immergée… Inutile de regagner la surface, il n’y en a pas… Sans chercher à lutter, je me laisse sombrer, étrangement bien. Mon corps dérive et s’enfonce… Je regarde mes mains flotter devant moi. Elles sont blanches et décharnées, comme des pattes de poulet mortes et froides. L’eau est de plus en plus sombre et glacée, et ma chute, d’abord comme saisie au ralenti, s’accélère. Tout à coup, un contact froid et visqueux me fait sursauter. Je ne peux voir ce qui m’a ainsi touché la jambe, mais je réalise que je suis entouré de corps blanchâtres qui descendent comme moi vers le néant. Je m’agite pour interrompre cet enfoncement interminable, mais en vain… Très loin au-dessus de moi, la pièce carrelée bleuit encore faiblement, totalement inaccessible. Tout à coup, un cercle de fer se referme sur mon bras.
« Pascal !... C’est moi, Dieter !... Tut mir leid, dass ich dich geweckt habe… Tu as fait un cauchemar… »
Le grand-père d’Audrey est assis à côté de moi, sa main sur mon bras. Je suis allongé dans un lit d’hôpital en tout point semblable à celui d’Au… Oh non !... C’est effectivement un cauchemar, mais il est réel ! Je regarde Dieter qui semble suivre le cheminement de mon esprit et se met à parler longuement en allemand. Je ne comprends rien à ce qu’il dit, mais cette voix douce qui murmure sans trêve est apaisante. De toute évidence, il cherche, non pas à me consoler -cela aurait été impossible- mais à alléger mon fardeau et le sien. A ma différence, lui connaissait la mort depuis longtemps pour l’avoir croisée de très près à Buchenwald l’année de ces quinze ans… J’acquiesçai à tout ce qu’il disait, ne cherchant pas à retenir les larmes qui coulait silencieusement sur mes joues. Quelques heures ou quelques jours plus tard, je ne sais, car je vécus toute cette période dans un brouillard, Amélie me prit dans ses bras et me dit à l’oreille :
« Tu fais partie de notre famille maintenant… Tu en feras toujours partie ! »
Le lendemain peut-être, arrivèrent les parents d’Audrey. Une cérémonie œcuménique eut lieu à l’hôpital au cours de laquelle nous fûmes invités à nous recueillir devant le corps. Je pensais m’effondrer, mais ce n’est pas ce qui se produisit, tant la sérénité radieuse de son visage était bouleversante. Elle semblait dormir, blanche et délicate comme une fleur de porcelaine, un flocon de neige tombé sur le macadam… Il fallut soutenir la mère et la sœur d’Audrey qui, elles, ne purent supporter cette vue…
Quelques heures ou quelques jours plus tard encore, j’étais couché dans ma chambre, les yeux dans le vague, quand on frappa à la porte. Amélie apparut :
« Je suis désolée, avec tout ce qui s’est passé, j’ai oublié de te la donner !... »
Et elle me tendit une enveloppe kraft vers laquelle j’allongeai le bras sans comprendre. La mention « Pour Pascal » écrite de la plus belle écriture d’Audrey me vrilla l’estomac. J’interrogeai du regard Amélie qui précisa avec solennité :
« Elle me la remise le lendemain de ton arrivée et l’a écrite juste après ta première visite à l’hôpital… »
Elle hésita quelques instants, renonça à en dire plus et quitta la pièce. Le cœur battant, je déchirai fébrilement le rabat, puis, sentant un objet à l’intérieur, je retournai l’enveloppe sur le lit : Une cassette audio tomba sur la couette. Je reconnus immédiatement la mousseline délicatement ouvragée illustrant la jaquette de «Treasure», l’album de Cocteau Twins qui fut la bande originale de nos étés au Lac des Sapins… Je l’observai quelques instants. Il m’avait fallu longtemps pour y distinguer, derrière le drapé soyeux, la silhouette inquiétante d’un mannequin de couture sans tête. A l’époque, Audrey et moi avions accolé des sous-titres aux étranges prénoms féminins constituant le titre de chaque chanson … « Ivo », c’était la « douce morsure », « Loreleï », la « danseuse voluptueuse »… « Otterley », « la morte amoureuse » et « Donimo », « l’éternelle renaissante »… Je revoyais le moment où Sandra avait offert cet album à Luc… Se pourrait-il que… ? Une inscription à l’intérieur de la jaquette confirma mon intuition… La cassette que je tenais entre mes mains était bien l’exemplaire que nous avions écouté au Lac des Sapins, celui que Sandra avait donné à Luc, et que ceux-ci avaient ensuite vraisemblablement offert à Audrey, qui m’en faisait maintenant cadeau par-delà sa mort…
Dans l’enveloppe, il y avait également une lettre… Je la regardai longtemps sans pouvoir la lire, ses lignes se brouillant devant mes yeux. Je pris enfin une profonde inspiration et me lançai comme on plonge d’un promontoire…

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