4 - Trahison
Françoise me lançait parfois des coups d'œil qui me troublaient. C’était discret, au début. Un regard un peu trop long. Une complicité dans les silences. Des phrases inachevées, des sourires partagés sans raison apparente.
Puis il y a eu les absences. Les projets à deux. Les secrets.
La liaison entre Françoise et moi n’a pas éclaté telle une bombe. Elle s’est insinuée, doucement, comme une brume qui enveloppe. Et elle a brisé notre groupe. Pas par jalousie. Mais parce que, sans le vouloir, nous avons commencé à penser seuls. À décider sans les autres. À croire qu’il était possible d’aller plus vite, plus loin, sans le poids du collectif.
Ce soir-là, on s’était tous retrouvés chez Jean-Luc. Il avait préparé des lasagnes, Françoise avait apporté une bouteille de vin, et Mathieu avait ramené des épices d’Éthiopie qu’il voulait nous faire sentir. La table était encombrée de verres, de carnets, de rires. Marie parlait d’un site archéologique découvert par hasard, Jacky faisait des blagues sur les datations au carbone 14 de carottes ou de poireaux, et Jacques, en visio depuis Bordeaux, hochait la tête avec ce petit sourire discret qu’on lui connaissait bien.
C’était ça, notre groupe. Un mélange d’idées, de souvenirs, de projets fous jamais réalisés. On se coupait la parole, on se lançait des défis, on se comprenait sans avoir besoin d’expliquer.
Et puis, au milieu de tout ça, il y avait Françoise et moi. Nos regards se croisaient un peu trop souvent. Nos silences étaient prolongés, plus chargés. On se retrouvait dans la cuisine pour “chercher le sel”, on riait à des choses que les autres n’avaient pas entendues. C’était encore discret. Mais déjà, la réalité changeait.
Le groupe était là, entier. Mais une autre complicité naissait. Plus intime. Plus intense. Et sans qu’on le sache encore, elle allait tout bouleverser.
Nous étions sincères, mais aveugles. Et ce qui nous unissait tous, cette curiosité partagée, cette quête commune, s’est effiloché. Un fil après l’autre.
La complicité du groupe, c’était une harmonie diffuse. Un équilibre fragile mais chaleureux, fait de regards croisés, de blagues partagées, de silences compris. On se retrouvait sans se prévenir, on débattait sans se blesser, on rêvait sans se juger. Chacun avait sa place, son rôle, sa voix. Et ensemble, on formait quelque chose de rare : une intelligence collective, une curiosité commune, une amitié qui ne disait pas son nom mais qui se vivait pleinement.
Avec Françoise, c’était l'aventure. Une complicité étroite, presque secrète. Un fil tendu entre deux êtres, invisible aux autres mais palpable dans chaque geste. Un regard un peu trop long, une phrase murmurée à l’écart, une décision prise à deux. C’était doux, intense, troublant. Mais c’était aussi exclusif.
Et peu à peu, cette intimité a redessiné les contours du groupe. Ce qui était partagé est désormais privé. Ce qui était collectif est devenu confidentiel. On ne pensait plus en “nous”, mais en “elle et moi”.
La fracture n’a pas été brutale. Elle s’est glissée dans les interstices. Dans les absences, les non-dits, les projets lancés sans les autres. Et un jour, on a compris :
Ce n’était plus une constellation ni un cercle. C’était une ligne.
Mathieu s’est renfermé.
Marie a continué ses études, mais elle ne venait plus aux réunions.
Et moi, je suis resté là, à observer les plans, les sourires de Françoise, comme on regarde une carte qui ne mène plus nulle part.
Ce n’était pas une trahison.
C’était une fracture.
Ce jour-là, le groupe était réuni.
Il ne manquait que le couple.
Marie n’en revenait pas.
Son amour. Celui pour qui elle aurait tout lâché.
Jean. Et Françoise.
Pourquoi ?
Elle ne posait pas la question à voix haute.
Mais elle la portait dans ses yeux, dans ses gestes, dans son absence de mots.
Jacques était bien sûr absent.
Jean-Luc fixait son verre comme s’il contenait une réponse.
Freddy tentait une blague, mais personne ne rit.
Mathieu, lui, observait.
Comme toujours.
Mais cette fois, il ne disait rien.
— Ils ne viennent pas ? demanda-t-il enfin.
Personne ne répondit.
Marie se leva.
Elle marcha jusqu’au bord de la terrasse, là où le soleil commençait à décliner.
— Ce n’est pas leur absence qui me fait mal, dit-elle.
— C’est leur silence.
Elle resta là, immobile.
Et dans ce silence, chacun comprit que quelque chose s’était terminé. Où n’avait pas commençait.
Pas l’amitié.
Mais l’élan. Le couple idéal, Marie et Jean Bien sûr.
Quand enfin, ils sont là, la tension est à son comble.
J’entre le premier, suivi de Françoise.
Ils sourient.
Un sourire trop large.
Trop tard.
Marie ne bouge pas.
Elle ne les regarde pas.
Je prends la parole :
— Il est arrivé quelque chose ? Vu la tête que vous faites...
Silence.
Jean-Luc se lève.
— Tu plaisantes, là ?
Je fronce les sourcils.
— Non. Pourquoi ?
Marie se retourne enfin.
Son regard est calme. Trop serin.
— Tu veux vraiment qu’on parle de ce qui est arrivé ?
Françoise baisse les yeux.
J’hésite.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire.
Marie s’avance.
— Moi, je vois très bien.
Et je ne suis pas la seule.
Jean murmure :
— On aurait dû vous le dire. Mais on pensait que ça passerait.
— Passer ? Répète Marie.
— Vous pensiez que ça passerait ?
Elle rit.
Un rire sec, sans joie.
— Ce n’est pas une grippe, Jean.
C’est une trahison.
Je baisse les yeux.
C'est pourtant Jean-Luc qui a pris la parole, de manière prosaïque et plus incisive :
— Jean, tu étais le lien entre les idées et les mains.
Marie étais le cerveau, vous formez le moteur de notre groupe.
Le Paul et Marie Curie.
Tu as tout détruit.
Surtout Marie.
Avec ces quelques mots, tout fut dit.
Françoise voulut parler, mais sa voix se perdit dans le vent.
Jacky se leva sans un mot et parti.
Mathieu regarda Marie qui s'éloignait, puis détourna les yeux.
Et il n’y eut plus jamais de conversation à bâtons rompus sur la terrasse de notre café.
Le soleil continuait de se coucher, comme si de rien n’était.
Après le plein, ce fut le vide.
Ce n’est que des années plus tard que Jean-Luc est tombé sur un site :
*Les copains d’abord*.
Avec *Copains d’abord*, retrouver ses anciens amis ou partager ses photos de classe, c’est un vrai jeu d’enfant !
C’est ce que disait la page d’accueil.
Jean-Luc réfléchit.
Et pourquoi pas ?
Après le fameux jour, plus personne ne s’était parlé.
Pas un message.
Pas une lettre.
Le groupe s’était dissous comme une encre dans l’eau.
Il cliqua.
Il chercha.
Il trouva une vieille photo : la terrasse du café, les verres vides, les sourires encore entiers.
Marie regardait Jean.
Jean dessinait un schéma.
Françoise riait.
Mathieu levait les yeux au ciel.
Et lui, Jean-Luc, tenait le cadrage.
Il resta là, longtemps, devant l’image.
Puis il écrivit un message.
Rien de grand.
Juste :
<“Et si on se retrouvait ? Pour parler. Pour comprendre. Pour finir ce qu’on n’a jamais commencé.”>
Il hésita avant d’envoyer.
Puis il cliqua.

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