Babylone

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Alexandre est entré dans Babylone au printemps. Il n'a pas eu à forcer les portes. Les portes étaient ouvertes. La ville s'est rendue avant qu'il n'arrive, comme un corps qui s'affaisse avant le coup, et quand il a franchi l'enceinte à cheval, avec ses généraux derrière lui et la poussière de l'armée encore dans l'air, il est entré non pas en conquérant mais en visiteur.

C'est un détail que les historiens notent sans s'y arrêter. Babylone ne fut pas prise. Babylone fut reçue. La différence est immense et personne ne la regarde.

Les rues étaient larges. Plus larges que tout ce qu'un Grec pouvait concevoir. Les Grecs construisaient des villes pour des hommes. Babylone avait été construite pour une idée. Les murs de briques vernissées montaient de chaque côté, bleu profond, avec des figures d'animaux en relief, des taureaux, des lions, des créatures composites dont les noms n'existaient pas en grec. Alexandre les a regardés. Il les a regardés longtemps.

C'est là que tout commence.

Il faut comprendre ce que regarder veut dire quand c'est Alexandre qui regarde.

Alexandre avait été élève d'Aristote. Aristote lui avait appris que comprendre une chose, c'est en connaître les causes. Que le monde n'est pas un spectacle mais un système. Que chaque chose est là pour une raison et que cette raison peut être trouvée, énoncée, classée. Alexandre ne regardait pas Babylone comme un soldat regarde une ville prise. Il la regardait comme un naturaliste regarde un organisme qu'il découvre pour la première fois.

Il a vu les canaux. Le réseau hydraulique qui traversait la ville entière, des centaines de conduites en argile cuite, posées avec une précision que ses ingénieurs n'auraient pas égalée. Il a vu comment l'eau était acheminée depuis l'Euphrate, distribuée par niveaux, répartie entre les quartiers selon un ordre qui n'était pas aléatoire mais pensé. Chaque joint. Chaque angle. Chaque emboîtement. Quelqu'un avait réfléchi à chaque joint.

Il a vu les jardins.

Je ne vais pas décrire les jardins. D'autres l'ont fait. D'autres ont essayé de dire les terrasses, les palmiers, l'eau qui descendait d'un étage à l'autre avec un bruit que quelqu'un avait voulu. Je ne vais pas le refaire. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas ce qu'Alexandre a vu. C'est ce que le fait de voir a produit.

Alexandre a admiré Babylone. C'est un fait. Les sources le disent. Il a admiré l'architecture. Il a admiré l'organisation. Il a admiré l'ancienneté de la chose, le fait que cette ville existait depuis des siècles avant que les Grecs ne sachent poser une colonne droite. Il a admiré avec sincérité. Avec intelligence. Avec cette capacité qu'il avait, et que peu de conquérants ont eue, de reconnaître dans l'autre quelque chose de plus grand que soi.

Et c'est précisément cette admiration qui m'arrête.

Parce qu'admirer, c'est déjà inventorier. L'œil qui admire est un œil qui mesure. Il décompose. Il identifie les parties. Il comprend comment elles s'articulent. L'admiration sincère et l'évaluation stratégique empruntent le même chemin, elles passent par les mêmes portes, touchent les mêmes murs, descendent dans les mêmes canaux. Ce qui les distingue, ce n'est pas le regard. C'est ce qu'on fait après avoir regardé.

Mais l'après est déjà dans le regard. Celui qui regarde une ville en comprenant son système hydraulique sait déjà, sans se le formuler, comment on pourrait couper l'eau. Celui qui admire l'équilibre d'une architecture sait déjà où elle cèderait si on poussait. Ce n'est pas une intention. C'est un savoir qui vient avec le regard, comme l'ombre vient avec le corps. On ne peut pas comprendre une chose sans comprendre en même temps comment elle pourrait cesser d'être.

Bucéphale avait peur de son ombre. Alexandre a vu l'ombre. Il a tourné le cheval vers le soleil. Le cheval a cessé de trembler et Alexandre l'a monté.

Babylone n'avait pas peur. Babylone ne tremblait pas. Babylone était là, immense, ancienne, pleine d'elle-même. Et pourtant le mouvement est le même. Alexandre regarde. Alexandre comprend. Alexandre entre. La différence d'échelle ne change rien à la structure. Un cheval, une ville, un empire : la compréhension fait le même travail. Elle ouvre.

Le mot est exact. La compréhension ouvre. Elle défait le verrou que l'incompréhension maintenait fermé. Tant que Babylone était un mystère, elle était intouchable. Pas militairement, militairement, elle était déjà vaincue. Mais ontologiquement. Une chose qu'on ne comprend pas garde quelque chose d'intact, quelque chose de fermé, quelque chose qui résiste non pas à la force mais au regard. Elle reste à elle-même. Elle n'a pas été traduite.

Alexandre a traduit Babylone. Il l'a traduite dans les catégories grecques. Il a vu les canaux et il a pensé ingénierie. Il a vu les jardins et il a pensé prouesse. Il a vu les murs et il a pensé échelle. Chaque chose vue devenait, dans son regard, une chose comprise, c'est-à-dire une chose ramenée à des termes qui n'étaient pas les siens. Les termes de Babylone, ceux dans lesquels elle s'était pensée elle-même pendant des siècles, ces termes-là ont disparu au moment même où Alexandre les a remplacés par les siens.

Il n'a rien détruit. Il n'a pas eu à détruire. Il a recouvert.

C'est une opération silencieuse. Elle ne laisse pas de traces visibles. Les murs sont encore là. Les canaux coulent encore. Les jardins montent encore dans la lumière du soir. Rien n'a changé et tout a changé, parce que la chose qui faisait de Babylone Babylone, non pas ses pierres mais la manière dont elle se comprenait elle-même, la langue intérieure dans laquelle elle se pensait, cette chose-là a été remplacée par une autre.

On peut détruire une ville de deux manières. On peut abattre les murs. C'est bruyant, c'est visible, et des siècles plus tard des hommes en écriront avec horreur. Ou on peut la comprendre si totalement, si parfaitement, avec une admiration si sincère, que la ville cesse de s'appartenir sans qu'un seul mur tombe. La première destruction fait de la poussière. La seconde fait de l'histoire.

L'histoire est la forme polie de la conquête. On prend une chose. On la comprend. On l'écrit. Et ce qu'on écrit remplace ce que la chose était. Babylone telle que les Babyloniens la connaissaient n'existe plus. Ce qui existe, c'est Babylone telle que les Grecs l'ont vue, puis telle que les Romains l'ont lue chez les Grecs, puis telle que nous la lisons chez les Romains. Chaque regard a recouvert le précédent. Chaque compréhension a remplacé la précédente. Et sous toutes ces couches, la chose elle-même, ce que Babylone savait d'elle-même avant qu'on la regarde, est devenue inaccessible.

Pas détruite. Inaccessible. Ce n'est pas la même chose. Mais le résultat est le même.

Je pense aux hommes qui vivaient là.

Pas les rois. Pas les prêtres. Les hommes. Ceux qui marchaient dans les rues larges le matin. Ceux qui entendaient l'eau dans les canaux sans y penser, comme on entend sa propre respiration. Ceux pour qui les figures bleues sur les murs n'étaient pas des merveilles mais des murs. Leur mur. Le mur devant lequel ils passaient chaque jour pour aller là où ils allaient.

Ces hommes-là ne voyaient pas Babylone. Ils la vivaient. Ils étaient dedans comme on est dans une langue, sans la voir, sans l'admirer, sans la comprendre au sens où comprendre suppose une distance. Ils n'avaient pas de distance. Babylone n'était pas un objet pour eux. Elle était le monde.

C'est quand Alexandre est entré que Babylone est devenue un objet. Un objet d'admiration, oui. Un objet de respect, oui. Mais un objet. Quelque chose qu'on regarde depuis un endroit où l'on n'est pas. Quelque chose qu'on décrit parce qu'on n'en fait pas partie. Quelque chose qu'on comprend parce qu'on est dehors.

Et dehors, c'est déjà au-dessus.

Il y a un moment précis où une civilisation cesse de s'appartenir. Ce n'est pas quand les armées entrent. Ce n'est pas quand les portes tombent. C'est quand quelqu'un, du dehors, la regarde et dit : c'est beau.

C'est beau. Deux mots. Deux mots qui contiennent toute l'opération. Parce que dire c'est beau, c'est dire : je vois. Et dire je vois, c'est dire : je suis séparé de ce que je vois. Et être séparé, c'est déjà être ailleurs. Et être ailleurs, c'est déjà pouvoir décider. Décider de conserver ou de détruire. De garder ou de remplacer. D'admirer ou d'oublier.

Ceux qui sont dedans ne disent pas c'est beau. Ils ne le peuvent pas. On ne dit pas que l'air est beau quand on respire. On respire. La beauté suppose un recul que la vie ne donne pas. La beauté est le privilège de celui qui n'est pas dans la chose. De celui qui regarde. De celui qui passe.

Alexandre passait. Il passait et il trouvait ça beau et il avait raison et ça ne changeait rien.

On me dira : mais il a voulu conserver. C'est vrai. Alexandre n'a pas détruit Babylone. Il s'y est installé. Il en a fait sa capitale. Il a gardé les temples, maintenu les prêtres, respecté les rites. Il a même adopté certaines coutumes. Les Grecs autour de lui s'en sont offusqués. Ils voyaient un roi qui devenait barbare. Alexandre voyait autre chose. Il voyait un monde qu'il avait compris et qu'il pouvait donc habiter.

Mais habiter une chose qu'on a comprise du dehors, ce n'est pas la même chose que l'habiter du dedans. C'est porter un vêtement qu'on a choisi, pas une peau dans laquelle on est né. Alexandre pouvait mettre Babylone et la retirer. Il pouvait l'admirer le matin et la quitter le soir pour aller conquérir l'Inde. Babylone était un costume. Un très beau costume, admiré avec sincérité, porté avec grâce. Mais un costume.

Les Babyloniens n'avaient pas de costume. Ils avaient une peau. Et la peau, quand quelqu'un d'autre la regarde avec des yeux qui comprennent, devient un costume aussi. Elle se détache. Elle devient visible. Elle devient ça : quelque chose qu'on peut décrire, cataloguer, admirer. Quelque chose qu'on peut mettre dans un livre.

Et quelque chose qu'on peut mettre dans un livre a déjà cessé d'être vivant de la même manière.

Alexandre est mort à Babylone. C'est un fait que j'aime bien. Il est mort dans la ville qu'il avait comprise, dans le palais qu'il avait admiré, au milieu des jardins dont il avait mesuré la beauté avec des yeux grecs. Il avait trente-deux ans. La fièvre l'a pris en quelques jours. Les médecins n'ont pas compris.

Personne n'a compris. L'homme qui comprenait tout n'a pas été compris par sa propre mort. La mort ne se laisse pas tourner vers le soleil. Elle n'a pas d'ombre qu'on puisse placer derrière. Elle est ce qui reste quand tous les mécanismes ont été démontés. Le résidu. La chose incompréhensible par excellence.

Et Bucéphale était déjà mort. Quelques mois avant. En Inde. Après une bataille. Le cheval qu'il avait compris à treize ans, le cheval dont il avait vu l'ombre et défait la peur et monté le dos pendant vingt ans, ce cheval s'était effondré sous lui et Alexandre lui avait fait construire une ville. Une ville pour un cheval. Il l'avait appelée Bucéphale.

On fonde des villes pour ce qu'on a perdu. Pas pour ce qu'on a. Pour ce qui n'est plus là et qui laisse un trou que rien ne comble. Le cheval était mort et la compréhension qu'Alexandre avait eue de lui ne servait plus à rien. La compréhension parfaite d'une chose morte est la chose la plus inutile du monde. Elle tourne dans le vide. Elle sait tout et ne peut plus rien. Elle est une selle sans cheval.

Il y a quelque chose que je n'arrive pas à formuler.

Quelque chose autour de l'idée que les choses les plus belles du monde ont toutes été vues par quelqu'un qui n'en faisait pas partie. Les jardins de Babylone sont magnifiques dans le regard d'Alexandre. Les temples sont magnifiques dans les livres grecs. Les canaux sont magnifiques dans les descriptions des historiens. Mais pour ceux qui y vivaient, pour ceux qui entendaient l'eau chaque matin et qui passaient devant les murs bleus sans les voir, la beauté n'existait pas sous cette forme. Elle n'existait pas parce qu'elle n'avait pas besoin d'exister. Les choses étaient là. On vivait avec. On ne les regardait pas.

La beauté est arrivée avec le regard extérieur. Avec le conquérant. Avec celui qui passe et qui s'arrête et qui dit : c'est beau. Et à partir de ce moment, la chose est devenue belle, c'est-à-dire visible, c'est-à-dire séparée de ceux qui la vivaient, c'est-à-dire perdue.

Ce n'est pas Alexandre qui a détruit Babylone. Babylone a survécu à Alexandre. Elle a décliné lentement, sur des siècles, vidée peu à peu de ses habitants, de son eau, de sa langue. Ce qui l'a détruite, ce n'est pas une armée. C'est le fait d'avoir été vue. Le fait d'avoir été trouvée belle. Le fait d'avoir été comprise par quelqu'un qui n'en faisait pas partie et qui, en la comprenant, en a fait un objet parmi les objets du monde.

Les objets finissent. Les mondes, non. Mais Babylone avait cessé d'être un monde et était devenue un objet, et les objets, même les plus beaux, même les plus admirés, finissent par être posés quelque part et oubliés.

Dans le chapitre précédent, j'écrivais qu'écrire sur quelqu'un, c'est peut-être déjà monter dessus. Je voudrais ajouter quelque chose. Écrire sur une ville, c'est peut-être déjà l'enterrer.

Chaque description est une stèle. On pose des mots sur une chose vivante et les mots la fixent et ce qui est fixé ne bouge plus et ce qui ne bouge plus est déjà, d'une certaine manière, mort. Les plus belles descriptions sont les plus belles stèles. Les plus précises. Les plus admiratives. Celles qui disent le mieux ce qu'était la chose au moment où elle a cessé de s'appartenir.

Je ne sais pas comment sortir de là. Je ne sais pas s'il est possible de regarder sans prendre. De comprendre sans posséder. De trouver beau sans séparer. Peut-être que non. Peut-être que le regard est toujours une conquête et que la seule différence entre les conquérants est le bruit qu'ils font en entrant.

Alexandre est entré sans bruit. C'était le meilleur d'entre eux. C'était peut-être le pire.

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