Troie

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Avant Babylone, avant la Perse, avant tout le reste, Alexandre s’est arrêté à Troie.

Il avait vingt ans. L’armée venait de traverser l’Hellespont. L’Asie commençait. Les généraux voulaient avancer, prendre position, profiter de l’élan. Alexandre a dit non. Il a dit qu’il fallait d’abord passer par Troie. Les généraux n’ont pas compris. Troie n’était rien. Un village. Des ruines. De l’herbe sur des pierres. Il n’y avait rien à prendre à Troie. Rien à conquérir. Rien qui serve à une armée en marche.

Alexandre n’y allait pas pour prendre. Il y allait pour voir.

Il s’est rendu sur la tombe d’Achille.

On ne sait pas exactement à quoi elle ressemblait. Un tertre, probablement. Un monticule de terre au bord de la plaine, avec peut-être une stèle, peut-être rien. Les siècles avaient passé. La guerre de Troie était si loin que personne ne savait plus ce qui était vrai et ce qui était poème. Les pierres étaient là. Le vent était là. La plaine s’étendait jusqu’à la mer. Et quelque part sous l’herbe, peut-être, les os d’un homme qui avait vécu si fort que le monde n’avait pas pu l’oublier.

Alexandre a pleuré.

Plutarque raconte la scène. Alexandre devant le tertre, en larmes, et autour de lui les soldats qui regardent sans rien dire. Il a pleuré et il a dit, ou on lui a fait dire, ou il a pensé si fort que quelqu’un l’a écrit plus tard : Achille a eu de la chance. Achille a eu Homère.

La phrase est simple. Elle est si simple qu’on passe dessus sans la voir. Mais elle contient tout.

Ce qu’Alexandre dit, ce n’est pas qu’Achille a eu de la chance d’être fort. Ni d’être brave. Ni de mourir jeune et beau devant les murs d’une ville assiégée. Ce qu’il dit, c’est qu’Achille a eu de la chance d’être raconté. D’avoir été vu par quelqu’un qui est venu après lui et qui a posé des mots sur ce qu’il avait vécu.

Sans Homère, Achille serait un tas d’os sous un tertre au bord d’une plaine ventée. Avec Homère, il est Achille. La différence entre les deux n’est pas le courage ni la force ni la colère. La différence, c’est le récit. C’est le fait que quelqu’un, des années ou des siècles plus tard, s’est assis quelque part et a transformé une vie en texte. Et que le texte a remplacé la vie. Et que c’est le texte qu’on connaît, pas la vie.

Alexandre ne pleure pas sur Achille. Il pleure sur le récit. Sur le fait qu’Achille a été compris. Complètement, définitivement, dans des mots qui ne bougeront plus. Et il pleure parce qu’il veut la même chose pour lui.

Hegel écrit, des siècles plus tard, que la chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée du crépuscule.

La phrase dit ceci : la pensée arrive après. Toujours après. La philosophie ne comprend une époque que lorsque cette époque est déjà finie. L’oiseau de la sagesse ne vole pas en plein jour. Il attend que la lumière tombe. Il attend que les choses soient faites, achevées, terminées. Et alors seulement il déploie ses ailes et il voit, dans l’obscurité qui vient, la forme de ce qui a été.

Homère est la chouette d’Achille. Il est arrivé après. Quand Troie n’était plus qu’un souvenir, quand la guerre n’était plus qu’un écho, quand les hommes qui s’étaient battus devant les murs étaient tous morts depuis longtemps. Homère est venu dans le crépuscule et il a vu ce que personne ne pouvait voir tant que c’était en cours. La forme. Le sens. La structure de la colère et de la perte et du courage. Il a vu tout cela parce que c’était fini. Et parce que c’était fini, il a pu le dire.

C’est la condition. Il faut que ce soit fini pour que ce soit compris. Il faut que la chose meure pour que la pensée de la chose naisse. Il faut que le jour tombe pour que la chouette voie.

Alexandre savait cela. À vingt ans, devant un tas de terre au bord de la mer, il savait ce que Hegel écrira deux mille ans plus tard. Il savait que la vie ne se comprend pas pendant qu’on la vit. Que la compréhension est un privilège de l’après. Que pour devenir un récit, il faut d’abord cesser d’être une vie.

Et il le voulait quand même.

C’est ça qui me fascine. Pas les larmes. Pas la piété. Le désir. Alexandre désirait être compris. Il désirait que quelqu’un vienne après lui, quand tout serait terminé, quand les villes seraient prises et les chevaux morts et l’empire écroulé, et que ce quelqu’un pose sur tout cela un regard qui donne une forme. Un récit. Un sens. Une cohérence que la vie elle-même ne possède jamais.

Désirer être compris, c’est désirer être fini. Alexandre le savait. Il pleurait quand même.

Il y a un paradoxe là-dedans que je ne sais pas résoudre.

Si la compréhension n’arrive qu’après, alors personne ne se comprend soi-même. La chouette ne survole pas sa propre journée. Elle survole la journée de la veille. Toujours la veille. Toujours ce qui est déjà passé. La pensée court derrière la vie comme un homme qui court derrière un train et qui ne le rattrape qu’à l’arrêt.

Achille vivant ne savait pas qu’il était Achille. Il se battait. Il avait peur, sans doute, même si Homère ne le dit pas comme ça. Il avait chaud. Il avait soif. Il sentait le sable sous ses pieds et le poids du bouclier sur son bras et le bruit du métal partout. Il ne pensait pas : je suis en train de devenir un récit. Il ne pensait pas : dans mille ans, un jeune homme viendra pleurer sur ma tombe. Il était dans la chose. Dans le jour. Dans la lumière aveuglante où la chouette ne voit rien.

C’est Homère qui a fait d’Achille un héros. Pas Achille. Achille était un homme qui se battait devant une ville et qui est mort. Homère en a fait autre chose. Il a pris la matière brute d’une vie et il l’a organisée, taillée, polie. Il a retiré ce qui n’avait pas de sens. Il a ajouté ce qui en manquait. Il a fait ce que tout récit fait : il a remplacé le réel par quelque chose de plus clair que le réel.

Et c’est ce quelque chose de plus clair qu’Alexandre envie. Pas la vie d’Achille. Le récit d’Achille. Pas la sueur et le sang et la peur. Les mots.

Dans le premier chapitre, j’écrivais que comprendre un être, c’est le posséder. Bucéphale compris est Bucéphale monté. Dans le deuxième, j’écrivais qu’admirer une ville, c’est déjà la conquérir. Babylone admirée est Babylone prise.

Ici, la question se retourne.

Que se passe-t-il quand c’est soi-même qu’on veut faire comprendre ? Quand le cheval demande à être monté ? Quand la ville ouvre ses portes non pas par faiblesse mais par désir d’être vue ?

Alexandre devant la tombe d’Achille, c’est un homme qui demande à être domestiqué par le récit. Qui dit : prenez-moi. Comprenez-moi. Faites de moi quelque chose de plus clair que ce que je suis. Je sais que pour cela il faudra que je finisse. Je sais que la chouette ne viendra que quand le jour sera tombé. Je sais que le récit est un tombeau. Je le veux quand même.

C’est peut-être la forme la plus étrange du désir humain. Le désir d’être transformé en ce qu’on n’est pas. Le désir d’être remplacé par sa propre image. Le désir d’être compris, c’est-à-dire fixé, c’est-à-dire arrêté, c’est-à-dire fini.

Je pense à cela quand j’écris.

Chaque phrase que je pose est un geste du même ordre. Je prends une chose vivante, une pensée qui bouge encore, qui hésite, qui ne sait pas tout à fait ce qu’elle est, et je la fixe dans des mots. Et les mots sont plus clairs que la pensée. Et la clarté des mots remplace le flou de la pensée. Et ce qui était vivant, mouvant, incertain, devient une phrase. Nette. Définitive. Morte.

Je fais ce qu’Homère a fait. À une échelle ridicule, avec un matériau ridicule, mais le geste est le même. Je prends ce qui bouge et je l’arrête. Je prends ce qui vit et je le rends lisible. Et ce qui est lisible a cessé de vivre de la même manière, parce que vivre c’est ne pas savoir encore ce qu’on est, et qu’une phrase, elle, le sait.

La chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée du crépuscule. Et l’écrivain est une chouette. Il arrive toujours après. Après la chose vécue, après la chose sentie, après la chose qui était là et qui maintenant n’est plus là et dont il ne reste que des mots. Des mots justes, parfois. Des mots beaux, parfois. Mais des mots. Pas la chose.

Achille est mort devant Troie. Homère en a fait un poème. Le poème a traversé les siècles. Et un matin de printemps, un garçon de vingt ans est venu se tenir devant un tas de terre et il a pleuré parce qu’il voulait la même chose. Il voulait que sa vie devienne un poème. Il voulait que quelqu’un comprenne. Il voulait la chouette.

Il l’a eue. Nous sommes là, deux mille trois cents ans plus tard, à parler de lui. Il est devenu un récit. Il est devenu plus clair que ce qu’il était. Nous savons ce qu’il voulait mieux qu’il ne le savait lui-même. Nous voyons la forme de sa vie comme on voit la forme d’un paysage depuis un sommet. Et lui, qui était dans le paysage, qui était le paysage, ne voyait rien de tout cela. Il marchait. Il conquérant. Il pleurait devant des tombes. Il mourait à trente-deux ans dans une ville qu’il avait admirée.

Nous le comprenons. C’est la preuve qu’il est mort.

Et c’est là que le piège se ferme.

Parce que si comprendre, c’est toujours arriver après. Si la pensée ne saisit que ce qui est fini. Si le récit ne peut dire que ce qui ne bouge plus. Alors tout ce que nous comprenons du monde, nous le comprenons trop tard. Chaque idée claire est le moulage d’une chose disparue. Chaque phrase juste est une épitaphe. Chaque livre est un tombeau où l’on entre avec respect et dont on ressort en croyant avoir vu le mort alors qu’on n’a vu que la pierre.

Bucéphale compris est Bucéphale monté. Babylone admirée est Babylone prise. Et Achille raconté est Achille enterré. Trois fois le même mouvement. Trois fois la même douceur. Trois fois la même perte déguisée en victoire.

Alexandre pleurait parce qu’il comprenait tout cela sans pouvoir le dire. Il comprenait que désirer être compris, c’est désirer sa propre fin. Et que refuser d’être compris, c’est accepter de disparaître sans forme, sans récit, sans chouette.

Les deux choix sont le même choix. Les deux fins sont la même fin. Et entre les deux, il y a un garçon de vingt ans debout devant un tertre, au bord de la mer, qui pleure parce qu’il n’y a pas de troisième option.

Le vent soufflait sur la plaine. Les soldats attendaient. L’Asie était devant, immense, inconnue, pleine de villes qu’il allait comprendre et de chevaux qu’il allait monter et de jardins qu’il allait admirer avant qu’ils tombent.

Alexandre a séché ses larmes. Il est remonté sur son cheval. Et il est parti vers ce qui n’était pas encore fini. Vers ce qui, pour quelques années encore, n’était pas un récit mais une vie. Vers le jour où la chouette ne vole pas.

Le jour est court. La chouette est patiente.

Elle attend toujours.

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