Roxanne

7 minutes de lecture

Il l’a vue une seule fois avant de décider.

Les sources ne s’accordent pas. Certains disent un banquet. D’autres une cérémonie. D’autres encore disent qu’elle faisait partie des captives et qu’on l’a amenée devant lui comme on amène un tribut. Les détails changent. Ce qui ne change pas, c’est le mouvement. Alexandre l’a vue et il a voulu.

Pas compris. Voulu.

C’est la première fois.

Pendant trois chapitres, j’ai écrit la même chose. Un homme qui regarde, qui comprend, et qui prend. Bucéphale. Babylone. Achille. Trois fois la compréhension est venue d’abord. Trois fois le regard a précédé le geste. L’ombre du cheval. Le système de la ville. La structure du récit. À chaque fois, il savait ce qu’il faisait.

Avec Roxane, rien de tout cela.

Roxane était bactrienne. Fille d’un seigneur de guerre vaincu. Elle venait d’un monde qu’Alexandre ne connaissait pas. D’une langue qu’il ne parlait pas. D’un pays qu’il avait traversé trop vite pour le traduire en termes grecs. Il ne savait rien d’elle. Pas son histoire. Pas ses peurs. Pas la forme de son ombre. Il ne pouvait pas la tourner vers le soleil parce qu’il ne savait pas où était le soleil pour elle.

Et il a voulu quand même.

Ses généraux étaient furieux.

Il faut imaginer la scène. Ces hommes qui l’avaient suivi depuis la Macédoine. Qui avaient traversé l’Hellespont. Qui s’étaient battus à Gaugamèles. Qui avaient accepté Babylone, les costumes perses, les prosternations, tout le reste. Ces hommes-là ne comprenaient pas.

Une barbare. Une fille de montagne. Une captive.

Ce n’était pas du mépris. C’était de l’incompréhension. Les généraux vivaient dans un monde où chaque décision d’Alexandre avait une raison. Chaque geste avait un sens. Alexandre ne faisait rien sans comprendre d’abord. C’était sa marque. C’était ce qui le rendait redoutable. C’était, depuis Bucéphale, le principe même de sa puissance.

Et voilà qu’il épousait une femme qu’il n’avait pas comprise.

Les généraux cherchaient l’explication. Alliance stratégique. Contrôle des routes. Pacification des tribus. Ils ont trouvé des raisons. Ils en trouvent toujours. Les raisons sont le réflexe de ceux qui ne supportent pas qu’un geste n’ait pas de cause visible.

Alexandre n’avait pas de raison. Il avait un manque.

Platon fait parler Diotime dans le Banquet.

Diotime dit ceci. L’amour n’est pas un dieu. L’amour est un démon. Il est né de Pénurie et d’Expédient, le soir où les dieux fêtaient la naissance d’Aphrodite. Pénurie était venue mendier aux portes du festin. Expédient, ivre de nectar, dormait dans le jardin. Pénurie s’est couchée près de lui. Et de cette union entre le manque et la ruse est né Éros.

L’image est précise. Le désir ne naît pas de la plénitude. Il naît du trou. On ne désire que ce qu’on n’a pas. On ne tend vers quelque chose que parce que ce quelque chose manque. Sans le manque, rien ne bouge.

Mais Diotime dit autre chose. Le désir est aussi fils d’Expédient. De la ruse. De l’invention. Le désir ne reste pas planté dans son manque à attendre. Il cherche. Il invente. Il est pauvre et ingénieux en même temps. Nu-pieds et stratège. Mendiant et conquérant.

Alexandre.

Voilà ce que les trois premiers chapitres ne disaient pas.

Ils décrivaient la compréhension. La maîtrise. Le regard qui voit l’ombre et qui sait. Mais ils ne disaient pas ce qui pousse Alexandre à regarder. Ce qui le met en mouvement avant même qu’il comprenne quoi que ce soit. Ce qui l’a fait traverser l’Hellespont, puis la Perse, puis la Bactriane, puis l’Inde.

Pas la compréhension. La compréhension venait après.

Ce qui venait avant, c’était le manque.

Le manque de quoi, personne ne le sait. Peut-être Alexandre lui-même ne le savait pas. Le propre du désir, c’est de ne pas savoir ce qu’il désire. Il sait qu’il manque quelque chose. Il ne sait pas quoi. Et c’est parce qu’il ne sait pas quoi que le désir ne s’arrête jamais. Chaque chose atteinte révèle une autre chose derrière. Chaque ville prise montre une autre ville plus loin. Chaque compréhension ouvre sur un nouveau mystère.

La compréhension ferme. Le désir ouvre. C’est la différence entre les deux.

Roxane était le trou.

Je ne dis pas cela cruellement. Je le dis comme un fait. Roxane était ce qu’Alexandre ne pouvait pas comprendre. Pas parce qu’elle était plus complexe que Bucéphale. Pas parce qu’elle était plus vaste que Babylone. Parce qu’elle était autre. Une femme d’un monde qu’il n’avait pas eu le temps de traverser en naturaliste. Une langue qu’il n’avait pas apprise. Un visage qui ne rentrait dans aucune catégorie qu’il possédait.

Il ne pouvait pas la traduire.

Il ne pouvait pas voir l’ombre, tourner la chose vers le soleil, monter. Il était devant quelque chose qui résistait non pas par force mais par opacité. Quelque chose qui ne se livrait pas au regard. Quelque chose qu’il fallait vouloir sans comprendre.

Et il a voulu.

Pour la première fois, Alexandre a fait un geste que la compréhension n’avait pas préparé. Un geste nu. Un geste pauvre. Un geste fils de Pénurie.

Je me demande si ce n’est pas le seul geste libre qu’Alexandre ait jamais fait.

Tous les autres avaient une cause. Bucéphale : l’ombre vue. Babylone : le système compris. Troie : le récit désiré dans sa structure même. Chaque geste était le produit d’un savoir. Et un geste produit par un savoir n’est pas un geste libre. C’est un geste que n’importe qui, possédant le même savoir, aurait fait à la même place.

Devant Roxane, il n’y avait pas de savoir. Il y avait un homme qui manquait de quelque chose. Et une femme qui était là. Et le manque a pris la forme de cette femme sans que personne ne puisse dire pourquoi celle-là et pas une autre.

Le désir ne donne pas de raison. C’est Diotime qui le dit. Éros est nu-pieds. Il dort dehors. Il n’a pas de maison. Il va vers ce qu’il ne connaît pas avec les mains vides. Et c’est parce qu’il a les mains vides qu’il peut encore toucher.

Les mains pleines de compréhension ne touchent plus rien. Elles saisissent. Elles classent. Elles rangent. Mais toucher suppose un vide entre la main et la chose. Un espace que le savoir n’a pas encore comblé. Un espace où le désir peut encore passer.

Il y a un piège.

Alexandre a épousé Roxane. Il l’a épousée. Le manque s’est fermé. Le désir qui était mouvement est devenu possession. Ce qui était ouvert s’est fermé. Et Roxane, qui était l’incompréhensible, est devenue une épouse. Un rôle. Une place dans le système. Quelque chose de compris.

Le désir, quand il atteint ce qu’il désire, cesse d’être désir. Il devient autre chose. Habitude. Confort. Présence. Tendresse peut-être. Mais plus désir. Le désir ne vit que dans le manque. Quand le manque se comble, le désir meurt.

Et ce qui le remplace ressemble à de la compréhension.

Alors peut-être qu’il n’y a pas d’issue. Peut-être que la fissure se referme dès qu’on s’en approche.

Mais il y a eu un instant.

Un instant entre le moment où Alexandre a vu Roxane et le moment où il l’a épousée. Un instant où il ne comprenait pas et où il voulait quand même. Un instant où le manque était là, entier, nu, sans système autour. Un instant où Alexandre n’était pas un conquérant. Pas un stratège. Pas l’élève d’Aristote. Pas le cavalier de Bucéphale. Juste un homme devant une femme qu’il ne connaissait pas.

Cet instant est peut-être la seule chose dans la vie d’Alexandre qui n’ait pas été une conquête.

Il n’a pas duré. Les instants de ce genre ne durent jamais. Le désir se transforme en décision. La décision en geste. Le geste en fait accompli. Le fait accompli en récit. Et la chouette se pose sur la branche et regarde en bas et dit : je vois.

Mais pendant un instant, la chouette ne voyait rien. Pendant un instant, il faisait encore jour.

Diotime dit encore ceci. Le désir, en dernier ressort, n’est pas désir d’une personne. Il est désir d’enfantement dans la beauté. On désire l’autre non pas pour l’avoir mais pour créer quelque chose à travers l’autre. Un enfant. Une œuvre. Une pensée nouvelle.

Alexandre et Roxane ont eu un fils.

Il est né après la mort d’Alexandre. Il a été tué enfant, dans les guerres de succession, par des hommes qui comprenaient très bien ce qu’ils faisaient.

Le désir avait créé quelque chose. La compréhension l’a détruit.

Je ne sais pas ce qu’Alexandre a vu quand il a vu Roxane. Personne ne le sait. Les sources ne le disent pas. Elles disent qu’il l’a vue et qu’il a voulu. Elles ne disent pas quoi.

Et c’est bien.

C’est peut-être la seule chose, dans toute l’histoire d’Alexandre, qui reste intacte. Que la compréhension n’a pas recouverte. Que le récit n’a pas fixée. Un instant d’opacité au milieu de deux mille ans de clarté.

Un instant où la chouette dormait.

Un instant où il faisait jour.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire MathisKhan ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0