Oppenheimer

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Les Grecs avaient un mot pour la plus petite chose du monde. Ils l’ont appelée atomos. Ce qui ne peut pas être coupé. Ce qui résiste à la division. Ce qui reste quand on a tout divisé et qu’on ne peut plus diviser davantage.

Le mot était une promesse. Il disait : il existe un sol. Il existe un point où la matière s’arrête de céder. Un noyau dur. Quelque chose d’indivisible au fond de chaque chose, et sur ce quelque chose on peut poser le pied et dire : ici, c’est solide. Ici, ça tient. Ici, le monde a un fond.

Pendant deux mille quatre cents ans, le mot a tenu.

Puis quelqu’un a regardé de plus près.

Ce qui s’est passé entre 1900 et 1945 est, d’un certain point de vue, la même chose que ce qui s’est passé dans la cour de Philippe un matin d’été. Quelqu’un a regardé quelque chose qui tremblait. Quelqu’un a vu le mécanisme. Et quelqu’un a compris.

La différence, c’est que cette fois, ce qui tremblait n’était pas un cheval.

En 1938, dans un laboratoire de Berlin, deux chimistes ont brisé un noyau d’uranium. Ce n’était pas un geste spectaculaire. C’était un geste de laboratoire. Un neutron envoyé sur un atome. Un noyau qui se fend en deux. Des fragments plus légers que le noyau d’origine. Et une différence de masse. Infime. Presque rien.

Mais presque rien, en physique, n’est jamais rien.

Einstein avait écrit l’équation trente ans plus tôt. E égale mc carré. L’énergie est égale à la masse multipliée par la vitesse de la lumière au carré. La vitesse de la lumière est un nombre immense. Son carré est un nombre inimaginable. Ce qui veut dire qu’une quantité infime de masse, quand elle disparaît, libère une quantité immense d’énergie.

L’équation était là depuis 1905. Posée sur du papier. Cinq caractères. Personne n’avait trouvé le moyen de la rendre réelle.

En 1938, le moyen est apparu. Un noyau brisé. Une différence de masse. Et l’équation, soudain, a cessé d’être une phrase sur du papier. Elle est devenue un fait.

Il faut comprendre ce que fission veut dire.

Le mot vient du latin findere. Fendre. Le même mot qui donne fissure. Ce que la fission fait, c’est ouvrir ce qui était fermé. Briser ce qui tenait ensemble. Défaire la liaison entre les protons et les neutrons qui forment le noyau de l’atome.

Cette liaison est la chose la plus forte de l’univers. La force nucléaire forte. Elle porte bien son nom. Elle est ce qui maintient la matière ensemble. Sans elle, rien ne tient. Pas les étoiles. Pas les pierres. Pas les os. Pas les murs. Tout ce qui existe, tout ce qui a une forme et un poids et une présence dans le monde, tient parce que des protons et des neutrons sont liés entre eux par cette force qui résiste à tout.

À presque tout.

Parce que les physiciens ont trouvé l’endroit où ça cède. Comme Alexandre avait trouvé l’ombre. Comme les ingénieurs d’Alexandre savaient où couper l’eau. Ils ont regardé le noyau assez longtemps et avec assez d’attention pour voir la faille. Pour comprendre que les très gros noyaux, ceux de l’uranium, du plutonium, sont instables. Qu’ils tiennent, oui, mais qu’ils tiennent mal. Qu’il suffit d’un neutron de plus pour que l’équilibre se rompe.

Un neutron. Un seul. Et le noyau se fend. Et en se fendant, il libère d’autres neutrons. Et ces neutrons frappent d’autres noyaux. Et ces noyaux se fendent à leur tour. Et chaque fission libère de l’énergie et d’autres neutrons et d’autres fissions et l’ensemble s’emballe en une fraction de seconde dans un circuit que rien ne peut arrêter une fois qu’il a commencé.

Un circuit. Comme l’ombre et le sursaut. Comme la peur qui se nourrit d’elle-même. Sauf que personne, cette fois, ne peut tourner la chose vers le soleil. La chose est le soleil.

Oppenheimer a compris cela.

Pas seul. Ils étaient des centaines. Des physiciens, des mathématiciens, des ingénieurs, rassemblés dans un désert du Nouveau-Mexique, dans un lieu qui n’avait pas de nom et qu’on appelait simplement le Site. Ils travaillaient. Ils calculaient. Ils montaient l’objet pièce par pièce avec la même précision que les artisans de Babylone posant leurs conduites d’argile. Chaque joint. Chaque angle. Chaque emboîtement.

Oppenheimer dirigeait. C’était un homme cultivé. Il lisait le sanskrit. Il lisait les Grecs. Il lisait les poètes français. Il avait cette capacité, rare chez les physiciens, de voir au-delà de l’équation. De sentir que les chiffres sur le papier désignaient quelque chose dans le monde. Que la différence de masse n’était pas une abstraction. Qu’elle était une lumière. Une chaleur. Une onde de pression. Des corps.

Il savait ce qu’il faisait.

C’est ce qui le distingue. Pas l’intelligence. Pas la compétence. Le fait qu’il savait. Beaucoup de ceux qui travaillaient autour de lui comprenaient les équations sans comprendre ce qu’elles signifiaient. Oppenheimer comprenait les deux. L’équation et la ville sous l’équation. Le neutron et le corps sous le neutron. La fission et ce qui se défait quand la matière se défait.

Le 16 juillet 1945, à cinq heures vingt-neuf du matin, dans le désert de Jornada del Muerto, ils ont fait le test.

La bombe était posée en haut d’une tour d’acier. Les hommes étaient couchés dans des tranchées à dix kilomètres. Certains portaient des lunettes noires. D’autres s’étaient enduit le visage de crème solaire. Ils avaient calculé la puissance. Ils avaient prévu la lumière. Ils savaient ce qui allait se passer parce qu’ils l’avaient compris.

Ils ne savaient pas.

La lumière a été vue à trois cents kilomètres. Le sable du désert a fondu en une croûte de verre vert. La tour d’acier a disparu. Pas effondrée. Pas fondue. Évaporée. L’acier s’était transformé en gaz. Le nuage est monté pendant des minutes, s’est élargi, a pris une forme que personne n’avait encore vue et que tout le monde reconnaîtrait désormais.

Un homme a dit : ça a marché.

Un autre a ri.

Oppenheimer n’a rien dit. Ou plutôt, il a dit quelque chose, mais plus tard, quand les mots sont revenus. Il a cité la Bhagavad-Gita. Un texte sacré indien, vieux de plusieurs milliers d’années. Un texte qu’il lisait en sanskrit, dans la langue originale, parce qu’il était ce genre d’homme.

Il a dit : je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes.

La phrase mérite qu’on s’y arrête.

Oppenheimer ne cite pas un philosophe grec. Pas Aristote, dont Alexandre était l’élève. Pas Platon, dont Diotime parlait de l’amour. Pas Hegel, dont la chouette attendait le crépuscule. Il cite un texte d’un autre monde. D’une autre langue. D’un autre système de pensée. Comme si, arrivé au bout de ce que la compréhension occidentale pouvait produire, il n’y avait plus de mots dans cette tradition pour dire ce qui venait de se passer.

C’est Roxane à nouveau. L’instant où la compréhension atteint ses limites et où il faut aller chercher ailleurs. Sauf que devant Roxane, Alexandre tendait les mains vides. Devant la bombe, Oppenheimer avait les mains pleines. Pleines de savoir. Pleines de compréhension. Et les mains pleines, on l’a dit, ne touchent plus. Elles détruisent.

Hannah Arendt écrit, dans Condition de l’homme moderne, que la science a donné à l’homme la capacité de déclencher dans la nature des processus qui n’existent pas dans la nature.

La phrase est précise. Un marteau prolonge la main. Une charrue prolonge l’ongle. Un navire prolonge le pied. Chaque outil, depuis le début, est une extension du corps. Il fait ce que le corps fait, en plus grand, en plus fort, en plus loin. Mais il reste dans l’ordre du corps. Il reste dans la nature.

La bombe ne prolonge rien. La bombe n’est le prolongement d’aucun geste humain. Il n’existe pas de geste du corps dont la bombe serait l’extension. Elle est une chose nouvelle. Née entièrement de la compréhension. Née du fait que quelqu’un a vu le mécanisme, a compris la faille, a calculé la réaction, et a posé tout cela dans un objet qui fait ce qu’aucun corps n’a jamais fait et ne fera jamais.

Ce n’est pas un outil. C’est une idée devenue réelle. C’est une équation qui a pris forme. C’est la compréhension pure, sans corps, sans main, sans geste, qui agit directement sur la matière.

Alexandre montait à cheval. Il avait besoin du cheval. Il avait besoin de ses mains, de ses jambes, de sa voix. Entre la compréhension et le monde, il y avait un corps. Un intermédiaire. Quelque chose de vivant qui ralentissait le savoir, qui le filtrait, qui l’obligeait à passer par des gestes, des décisions, du temps.

La bombe a supprimé l’intermédiaire. Entre la compréhension et la destruction, il n’y a plus rien. Plus de corps. Plus de geste. Plus de temps. Un bouton. Un éclair. Et ce qui était là n’est plus là.

Les Grecs avaient promis que le fond du monde était solide. Atomos. Ce qui ne se coupe pas. Ils avaient posé ce mot comme on pose une pierre de fondation et tout le reste avait été construit dessus. La philosophie. La physique. L’idée que le monde a une structure et que cette structure peut être connue et que la connaissance de cette structure est un bien.

Oppenheimer a fendu la pierre de fondation. Il a montré que l’indivisible se divise. Que le sol se dérobe. Que la promesse grecque était un mensonge, non pas parce que les Grecs mentaient, mais parce qu’ils n’avaient pas regardé d’assez près. Et quand on regarde d’assez près, ce qui semblait solide s’ouvre. Toujours. Tout s’ouvre.

C’est la leçon de Bucéphale poussée jusqu’à son terme. Comprendre un cheval, c’est le monter. Comprendre une ville, c’est la prendre. Comprendre un atome, c’est le briser. Le mouvement est le même. L’échelle a changé. Et avec l’échelle, les conséquences.

Quand Alexandre montait Bucéphale, un cheval perdait sa peur. Quand les physiciens ont brisé l’atome, le monde a perdu son fond.

Arendt dit encore ceci. Elle dit que le problème n’est pas que les hommes soient méchants. Le problème est que les hommes ne pensent pas. Qu’ils agissent sans penser. Qu’ils comprennent le mécanisme et qu’ils actionnent le mécanisme et qu’entre les deux il n’y a rien. Pas de pensée. Pas de pause. Pas cet instant de silence où l’on se demande ce que l’on fait.

Mais Oppenheimer pensait. C’est ça qui rend l’histoire insupportable. Il pensait. Il lisait le sanskrit. Il connaissait la Bhagavad-Gita. Il connaissait les tragiques grecs. Il savait ce que comprendre fait à ce qu’on comprend. Il le savait mieux que personne.

Et il l’a fait quand même.

Non pas malgré la pensée. Pas par oubli. Pas par absence. Avec la pensée. En pleine clarté. Les yeux ouverts. Les mots prêts. La citation choisie d’avance, peut-être. La chouette ne dormait pas. La chouette regardait. Et ce qu’elle a vu, cette fois, ce n’est pas le crépuscule d’une époque. C’est le soleil artificiel qu’elle avait elle-même allumé.

La pensée ne protège de rien. C’est peut-être la phrase qu’Arendt n’a jamais écrite exactement comme ça mais qu’elle a pensée toute sa vie. Comprendre le mal ne protège pas du mal. Comprendre la fission ne protège pas de la fission. La compréhension n’est pas un bouclier. C’est une clé. Et une clé n’empêche pas d’ouvrir la porte. Elle l’invite.

Je reviens au mot des Grecs. Atomos. Ce qui ne se coupe pas.

Il y a un autre mot grec. Tomos. Ce qui est coupé. La coupe. Le volume. La tranche. Le même radical, avec et sans le préfixe privatif. A-tomos. Non-coupé. Et tomos, coupé. Les deux mots sont le même mot. L’un dit : ceci est entier. L’autre dit : ceci est séparé.

Les physiciens ont retiré le préfixe. Ils ont retiré le a. Ils ont retiré la négation. Et ce qui restait, c’était le fait brut. Tomos. La coupe. La séparation. La division.

Retirer une négation. C’est un geste minuscule. Une lettre. Et pourtant, en retirant cette lettre, en montrant que l’in-divisible se divise, ils ont fait au monde ce qu’Alexandre avait fait au cheval, à Babylone, à Achille. Ils l’ont compris. Et la compréhension, comme toujours, a ouvert ce qu’elle touchait.

Sauf que cette fois, ce qui s’est ouvert ne s’est pas refermé.

Oppenheimer a vécu encore vingt ans après Trinity. On lui a retiré son habilitation de sécurité. On l’a interrogé. On l’a humilié. On l’a traité comme un homme suspect. L’homme qui avait donné à son pays l’arme la plus puissante de l’histoire est devenu un homme qu’on surveille. Un homme dont on doute.

Il n’a pas protesté. Pas vraiment. Il a accepté le procès. Il a répondu aux questions. Il est resté assis pendant que des hommes qui ne comprenaient pas la physique décidaient de son sort.

Il y a quelque chose là-dedans qui rappelle Bucéphale. L’homme qui avait vu l’ombre de l’atome s’est laissé monter. L’homme qui comprenait tout a accepté d’être compris par des hommes qui ne comprenaient rien. C’est peut-être la seule manière dont l’histoire pouvait finir. Celui qui comprend est finalement compris. Celui qui voit l’ombre est retourné vers le soleil par quelqu’un d’autre. Et la compréhension fait son travail, une dernière fois, sur celui qui l’avait toujours exercée.

Il est mort en 1967. Cancer de la gorge. Il fumait beaucoup. Son corps l’a tué comme les corps tuent, lentement, sans équation, sans éclat. La mort banale d’un homme qui avait rendu possible la mort de cent mille personnes en un éclair.

Dans le chapitre précédent, j’écrivais que le désir ouvre et que la compréhension ferme. Que le désir est les mains vides et la compréhension les mains pleines. Que Roxane était le seul instant où Alexandre avait eu les mains vides.

Oppenheimer n’a jamais eu les mains vides. C’est là toute la différence. Ses mains étaient pleines dés le début. Pleines d’équations. Pleines de schémas. Pleines de cette compréhension totale qui ne laisse aucun espace entre la chose et le savoir de la chose. Et quand les mains sont si pleines qu’il n’y a plus d’espace, il n’y a plus de désir non plus. Il n’y a que le geste. Le geste nu de la compréhension qui s’accomplit.

Appuyer sur le bouton.

Le cheval est monté. La ville est prise. Le récit est écrit. L’atome est brisé.

Quatre fois le même geste. Quatre fois la même douceur terrible de celui qui sait.

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