Chapitre 12 - Lectures nocturnes
Il n’était pas là tout le temps. Mais je le voyais de temps en temps. Alors j’entrepris de reprendre mes lectures nocturnes à voix haute.
Il restait là, sans mot dire.
Parfois, j’avais l’impression qu’il était intrigué, à travers cette sensation imperceptible que je connaissais déjà, enfant.
Je lui narrais mes bêtises, celles que je jetais sur le papier, sans grand talent. Des histoires farfelues, comme celle d’un type lambda, sans ambition particulière, propulsé dans un autre monde et cherchant surtout une vie pépère.
Il ne riait pas. Mais il écoutait. Patiemment.
Je tentais des choses, pour tester, expérimenter, comme avec un sujet d’étude.
Lire jusqu’à m’endormir debout, à en tituber, pour voir s’il me rattraperait.
Il ne le faisait pas, ou pas vraiment. Mais lorsque je baillais trop fort, à en chanceler, je sentais presque instantanément cette force, cette sensation, me pousser à rejoindre mon lit.
Je me sentais flotter, comme s’il me guidait doucement pour me déposer sur le matelas.
Je clignais alors une dernière fois des yeux, puis m’allongeais sur le côté avant de plonger dans un sommeil profond.
Curieusement, je ne dormais jamais aussi bien que lorsqu’il était là. Les muscles détendus et l’esprit clair au réveil. Aucune crampe nocturne, pas d’insomnie. Car oui, je tends aussi à souffrir régulièrement de crampes dans la nuit. Comme si mon corps et mon esprit n’étaient jamais tout à fait au repos.
Les nuits passées à ses côtés — ou plutôt ses nuits passées à mes côtés — me soulageaient.
Mes nombreuses lectures sur le sujet ne me permirent pas de comprendre davantage. Et les explications ésotériques, aussi vaseuses qu’absurdes, ne me convainquaient pas.
J’étais persuadé d’avoir affaire à un phénomène somme toute banal. Inexpliqué, certes. Mais banal.
Et je me demandais surtout pourquoi il revenait dans ma vie après plus de trente ans.
Je n’aurais peut-être jamais la réponse. Et je ne comprendrais peut-être jamais non plus.
Alors je décidai d’en profiter.
Qui savait quand cela s’arrêterait de nouveau.
J’avais un compagnon de lecture nocturne. Irrégulier, il est vrai. Mais bien là.
Et à ce moment de ma vie, je crois que c’était tout ce qui comptait.

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