Chapitre 15 – À la mauvaise place.
Dans mes expériences de rêves lucides, je n’avais jamais tenté de faire des choses bêtes. Ou plutôt quotidiennes. Jamais aller aux toilettes. Jamais prendre de bain.
Cette nuit-là, je tentai l’expérience.
Je ne sais pas trop comment ni pourquoi, d’ailleurs, cette idée me traversa l’esprit.
J’entrai dans ma salle de bain, ouvris les robinets de la baignoire, puis y déposai une boule de bain effervescente. Une odeur agréable de vanille, teintée d’arômes fruités, s’éleva. L’eau se colora, comme une peinture mouvante, vivante.
J’y plongeai avec joie.
C’est là que je remarquai un effet inhabituel, ce qui me confirmait la lucidité du rêve. Ondoyante de remous, comme dans un jacuzzi alors que ma baignoire n’avait aucune de ces fonctions, l’eau semblait s’agiter seule. C’était agréable.
Je fermai les yeux et me laissai glisser.
Comme suspendu à cet instant.
Puis quelque chose changea.
Un frisson me parcourut. Il ne faisait pourtant pas froid.
Cette sensation… familière désormais.
Sa présence apeuraisante.
Pas menaçante. Pas vraiment.
Mais impossible à ignorer.
Comme un regard posé sur moi depuis un angle que je ne pouvais atteindre.
Je restai immobile.
Ce n’était pas possible, pensai-je. Il ne pouvait pas être là.
Ou alors je ressentais les effets depuis la salle de bain ? Voilà qui était étrange.
Je rouvris les yeux et tournai la tête.
Il était là.
Adossé à l’embrasure de la porte laissée ouverte, les bras croisés, un genou légèrement plié.
Il ne disait rien. Comme d’habitude. Se contentant de me regarder de ses yeux rouge rubis.
Jamais il n’était apparu ailleurs que sur le bord de ma fenêtre.
Je le fixai, abasourdi, la bouche ouverte, incapable d’émettre un son.
Je remarquai alors un paquet de cigarettes posé sur le bord de la baignoire, ainsi qu’un briquet. Ils n’étaient pas là avant. J’en étais sûr. Et j’avais arrêté de fumer dix ans plus tôt.
Des cigarettes particulières, avec une bille à presser pour obtenir un semblant de goût fruité.
J’ouvris le paquet. Il était neuf. Plein. Vingt cigarettes.
J’en retournai une.
La clope du vœu, comme je l’appelais au lycée. Celle que l’on fume en dernier, pour que le vœu se réalise.
Puis j’en saisis une autre. Je l’allumai et tirai dessus. Puis je pressai la bille. Le goût n’était pas écœurant. Pas comme lorsque j’avais réessayé en soirée, des années plus tôt. C’était agréable.
Un mot me vint à l’esprit : natsukashii. Une forme de nostalgie heureuse.
Je restai là, allongé dans ma baignoire, à fumer, me délectant de ce plaisir aux accents passés mais pourtant bien présents à cet instant. À regarder le plafond, tout en étant, d’une étrange manière, terroveillé.
Fébrile et serein à la fois.
Je crois que je m’endormis dans la baignoire.
Quand je me réveillai, j’étais dans mon lit.
Détendu. Reposé.
Et souriant.

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