Mater Dolorosa _ 2ème partie

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 Malheureusement pour Véronique, ce fut une fille. Celle-ci pleura allongée sur la table d’échographie. Elle en fit refaire plusieurs mais rien y faisait, aucun docteur ne put trouver de sexe masculin. En plein déni, elle n’acheta plus que des tenues aux tons bleus, gris ou verts. Dans la chambre du bébé on ne trouvait que des jouets de garçons. Le papier peint était vert et agrémenté d’une multitude de petites voitures. Elle savait qu’elle ne pourrait pas masquer la vérité longtemps mais elle espérait tenir au moins le temps que le père s’attache au bébé. Bien sûr, le soir où elle apprit que c’était une fille, elle se garda bien de l’annoncer à son compagnon. Au lieu de cela, elle acheta un premier pyjama bleu et le glissa sous son oreiller. Cette nuit-là, quand le père revint de son travail, très tard, il trouva l’habit et fit enfin de beaux rêves.

 Véronique avait chaque jour plus de mal à imaginer comment elle annoncerait la vérité à Francis. Il voulait un garçon, donc il aurait un garçon. Mais il fallait agir. Et vite. Il fallait aussi être efficace : un moindre effort pour un résultat grandiose. Elle pensa ainsi à échanger les bébés à la maternité – mais aujourd’hui ce n’était pas évident du tout – ou bien faire comme avec l’autre, l’abandonner puis le déclarer mort des suites d’une longue maladie. Ça avait bien marché... Non, celui-là, elle le voulait. Elle avait le père, elle voulait l’enfant qui allait avec, véritable passeport pour une vie bien rangée et prometteuse, une vie de confort, de bien-être. Se prélasser dans une maison cossue nichée sur les hauteurs de la ville, au-dessus de ces femmes qui ruinent leur santé à travailler pour quelques euros qui permettront à peine de payer le loyer de leur petit F2 situé dans une misérable banlieue. La vie était si simple : nul besoin d'aventures, il fallait juste, du haut d'un arbre perché, attraper le nigaud qui passait par là. Mais elle ne devait pas se tromper, d'autant plus qu’elle savait qu’après avoir eu deux enfants elle aurait du mal à garder sa taille de guêpe encore très longtemps. Non, cette fois-ci, elle devait aller jusqu’au bout.

 Il allait donc bien falloir réussir à l’échanger. Elle profita donc de sa visite de la maternité pour repérer les différents points de passages et les endroits plus tranquilles avec beaucoup de bébés et peu d’adultes. Un instant suffirait si elle traînait au bon endroit au bon moment. Mais la seule pièce qui paraissait convenir, et qui lui parût même idéal pour ce qu’elle voulait faire, était la salle de néonatalogie, là où les bébés restaient de longues heures dans leur couveuse à attendre papa, maman. Il fallait donc qu’elle accouche un peu plus tôt que prévu. Devenue insomniaque, elle passa les nuits suivantes à échafauder divers plans afin de pouvoir échanger discrètement son bébé.

 La première nuit, elle tourna le problème dans tous les sens : comment échanger une fille avec un garçon sans que la mère et son entourage s’en aperçoive ? La deuxième nuit, elle pensa que le mieux était encore de connaître la mère de l’enfant qui serait échangé avant d’accoucher. De cette façon, elle pourrait mieux anticiper. Cette femme devrait accoucher prématurément et sous anesthésie générale. Ce qui lui permettrait d’échanger les bébés en toute discrétion avant que la mère apprenne le sexe de l’enfant. Mais où trouver cette perle rare ? La troisième nuit, elle se connecta à Internet et posta un message sur un forum pour femmes enceintes :

 « Salut à toutes. Je dois accoucher au mois de février. Je cherche d’autres femmes qui accoucheront au même moment pour partager ces moments de bonheur, s’échanger des bons tuyaux, se confier nos problèmes. Je préférerais des futures mamans qui ont une grossesse compliquée et qui risquent d’accoucher prématurément, comme moi. A bientôt. Bises à toutes. »

 La nuit suivante, elle retourna devant son ordinateur. Elle découvrit avec plaisir que vingt-deux femmes avaient mordu à l’hameçon en lui proposant de partager leur expérience. Elle effectua un premier tri en enlevant celles qui n’avaient que des problèmes de santé mineures, celles qui semblaient un peu trop curieuses et celles qui paraissaient un peu trop intelligentes pour le rôle. Il restait six femmes. A chacune d’entre elles, elle envoya un message privé. A quelques mots et à quelques jours près, le même.

 « Salut Sylvie124, Bullette, Matynet, Charlèmy, Charlotte82, JeanneTo.Ton message m’a beaucoup touché. Tu as l’air de vivre des moments difficiles. Je comprends ton inquiétude et ta douleur de devoir accoucher si tôt. Quand on porte un être si petit dans son ventre, on voudrait que tout soit parfait pour l’accueillir. Malheureusement tout ne va pas toujours comme on le voudrait. Moi-même, mon petit bébé, mon fils, est mort quelques jours seulement après sa naissance, il y a quelques années : je sais qu’aucun mot ne peut exprimer la douleur qu'une mère peut éprouver dans ces moments-là... Et je m’inquiète beaucoup aussi. Je vais devoir accoucher à huit mois (sept et demi pour Bullette et JeanneTo) de grossesse environ, comme toi. Par contre, je pense que je pourrais accoucher normalement, c’est déjà ça ! Et toi ? Si ça se trouve on sera à l’hôpital au même moment ! (Et pour Charlotte uniquement) Mais quand tu dis que c’est difficile d’être enceinte quand le papa n’est pas là, je ne suis pas d’accord avec toi. Mon copain, lui, j’aimerais bien qu’il soit un peu moins sur mon dos : au lieu de me rassurer, il m’inquiète. Et puis, rassure-toi, tu as trouvé quelqu’un qui saura t’écouter. Je serais là pour toi et n’hésite pas à m’envoyer des mails. Je te fais de gros bisous. A bientôt. Véro. »

 Puis, selon les réponses, elle écrémait les mails. L’une d’entre elles n’avait pas répondu. Une autre passait son temps à poster des messages sur le forum. Ce qui pourrait la compromettre. Enfin, seules Charlémy et Charlotte82 devaient accoucher par anesthésie générale. Elle choisit finalement Charlotte qui paraissait beaucoup plus naïve. Et elle resta également en contact avec Matynet qui ne répondait pas aux critères de sélection de Véronique mais était devenue une amie et confidente au fil des mails échangés.

 « Coucou Charlotte. J’ai compté, ça fait quinze jours qu’on se connaît aujourd’hui. Ça y est, j’ai passé les six mois et demi de grossesse et j’en ai marre ! J’ai tellement envie de voir sa petite frimousse ! Je viens de lire ton dernier mail. Tu me dis que tu veux un garçon. C’est vrai que c’est bien les p’tits gars : ça court partout, ça te met de l’animation dans la maison, c’est moins compliqué que les filles mais bon, est-ce que tu ne risques pas d’être déçu si on t’annonce que c’est une fille ? Le mieux c’est peut-être de ne pas savoir… Comme ça, tu seras tellement heureuse en voyant ton bébé pour la première fois que tu ne seras pas déçu si c’est une petite puce. D’ailleurs, moi, j’adorerai avoir une fille. Ce sont de vraies poupées ! Tu peux leur mettre de belle petites robes, les coiffer et puis elles sont plus calmes aussi… Crois-moi, les garçons, il n'y a rien de pire : d’ailleurs le mien m'a fait vivre un enfer! Tu veux l’appeler comment si c’est un garçon ? Et si jamais c’est une fille ? Le mien, je vais l’appeler Charlie que ce soit un garçon ou une fille. Tu vois, je préfère ne pas savoir moi non plus. Au fait, tu ne m’as pas dit : tu es d’où ? Je dois te laisser. J’espère que ton enfant se porte bien et si tu as des soucis, n’hésite pas à m’en parler… »

 « Chère Charlotte, Comment tu vas ? J’espère que ton bidon enfle bien. Sept mois déjà ! Le mien pour l’instant a l’air de vouloir rester bien au chaud dans le ventre de sa maman… Mais, à mon avis, ça ne va pas durer. Mon gynéco pense que d’ici quinze jours il pourrait avoir envie de sortir. On verra bien. Et toi, tu me parlais de tiraillements et de contractions ? Ça pourrait être pour bientôt aussi alors ? Dis, tu n’oublies pas surtout de me prévenir si bébé veut montrer le bout de son nez ! D’autant que j’ai réalisé qu’on habitait le même coin. Moi aussi j’habite la région toulousaine. Peut-être qu’on se verra à l’hôpital alors : tu dois aller à Purpan toi aussi ? »

 Au septième mois de grossesse, elle visita la maternité de Purpan. Elle expliqua à Francis qu’elle devait se rendre au chevet d’une vieille amie malade qui habitait Blagnac. Elle se rendit ensuite à la gare et attrapa le train de 8h32. À 14h41 le train entrait en gare de Toulouse. Une fois sur place, elle prit un taxi jusqu’à Blagnac, choisit un bel immeuble qui pouvait passer inaperçu au milieu des autres, nota l’adresse puis déambula autour afin de mémoriser l’environnement. Ensuite, elle appela un taxi, se rendit à l’hôpital et avala un sandwich dans la cafétéria de l’établissement. Après s’être restaurée, elle acheta une peluche puis, sa petite girafe sous le bras, se promena dans les couloirs de la maternité. Elle repéra les chambres, s’approcha du service de néonatalogie, observa les familles et l’équipe soignante. Elle continua de parcourir les couloirs à la recherche du bloc obstétrical. Arrivée devant une porte fermée sur laquelle on pouvait lire « INTERDIT D’ENTRER. VEUILLEZ SONNER SVP » Elle sonna. Une sage-femme vint ouvrir et lui demanda ce qu’elle voulait. Elle lui répondit que sa sœur venait d’accoucher et qu’elle souhaitait l’accompagner durant l’accouchement puisque son mari n’avait pas pu venir. L’infirmière l’invita à entrer. Véronique observa les lieux le mieux possible afin de mémoriser le plus d’éléments possibles. À gauche une salle de naissance puis des pièces en enfilades, certainement les mêmes… Soudain, elle entendit une voix qui la déconcentra :

 — Comment s’appelle votre sœur madame, s’il vous plaît ?

 — Euh... Annie. Annie Levassec.

 — Elle est arrivé il y a longtemps ?

 — Je ne sais pas…

 — Bon, je vais voir et je reviens.

 Mais au retour de celle-ci, Véronique avait déjà disparu. La sage-femme regarda autour d’elle, ouvrit la porte pour voir si cette femme n’était pas ressortie attendre dehors mais elle ne trouva personne. Véronique, pourtant, n’était pas loin. Cachée derrière la porte de la deuxième salle de naissance, elle se garda bien de faire quelque bruit ou mouvement qui aurait pu la trahir. Puis, quand le calme revint, elle fit quelques pas silencieux vers la console située devant elle. Silencieusement elle fouilla quelques minutes avant qu’un large sourire, qui indiquait qu’elle avait enfin trouvé ce qu’elle cherchait, ne surgisse sur son visage : elle avait trouvé les bracelets de naissance.

 Passé le septième mois, elle entama donc de longues marches, et, malgré les protestations de Francis, elle se mit à porter tout ce qu’elle pouvait trouver de plus lourd autour d’elle. Puis régulièrement, prétextant des douleurs, elle se rendait chez son gynécologue pour s’assurer que son col s’ouvrait correctement. Et plus le docteur lui demandait de se reposer, plus elle portait de poids, plus ses séances de marche s’allongeaient. Et ça fonctionnait : son col s’ouvrait lentement mais sûrement. Pas assez vite cependant. A sept mois et demi de grossesse, ayant reçu un mail de Charlotte qui la prévenait de l’arrivée imminente de son bébé et ne voyant toujours rien venir de son côté, elle se résolut à quelque chose qui la répugnait mais était nécessaire.

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