Mater dolorosa

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Paris 10ème, 16 décembre 2002. 1h55 du matin.

Cet obscur bâtiment n'avait plus de clinique que le nom. Cette nuit encore, Les vieux néons fatigués, du hall d'entrée, ne cessaient de clignoter. Ils s’obstinaient, envers et contre tous, à révéler, aux passants égarés, les murs décrépis, les infirmières fatiguées. blasées, elles attendaient les rares clients qui échouaient dans ce navire destiné à s’échouer, tôt ou tard, dans quelque île du bout du monde. Plus personne ne voulait venir ici. Enfin presque…

  Vers deux heures du matin, dans un couloir sombre, encombré de chariots décrépis et de lourdes machines oubliées, on put entendre, les cris affolés d'un nouveau-né. Dans la salle de naissance numéro 1, une infirmière, déconcertée, patientait devant une femme qui tenait dans ses bras, l'air dégoûté, un enfant aux cheveux bruns. lI ne la quittait pas des yeux comme s’il sentait qu' il ne la verrait pas longtemps, tel un petit animal apeuré qui se demanderait si sa mère va le nourrir ou le dévorer. Le nourisson l'implorait, Il savait ce moment décisif : le physique, les mimiques, l'odeur, à cet instant tout comptait. Même si son instinct lui indiquait que le combat était perdu d'avance, il fallait lutter. Il fallait que cette mère le reconnaisse. Mais que faire, sinon pleurer pour attirer son attention. Crier, hurler à la mort pour qu'elle veuille bien de lui.

 — Qu’il est moche ! Regarde-moi ça, c’est le nez de son père. Et en plus, il bave ! Enlevez-moi ça ! Je ne veux plus le voir !

 — Madame, c’est votre fils !

 — C’est pas mon fils, c’est celui de mon ex. Prenez-le, je vous dis, je n’en veux pas. Vous ne croyez pas que je vais m’en occuper toute seule quand même.

 — Mais il a faim ! il lui faut une tétée. Ou un biberon...

 — Le nourrir ? Pour qu’il grandisse ? Pour qu'il devienne comme son père, aussi idiot que lui ? Ça va pas non ? Prenez-le, je vous dis !

 — Alors, on vous amène un biberon si vous voulez mais nourrissez-le quand même !

 — Non, non et non, reprenez-le, je ne ramène pas ça à la maison !

 — Mais qu’est-ce que vous voulez en faire alors ? L'abandonner ?

 — Faites-en ce que vous voulez mais enlevez-moi ça de ma vue. Puisque je vous dis qu’il a le nez de son père !

 — Qu’est-ce que j’en fais alors, Madame ?

 — Mais ce que vous voulez ! Enlevez-le-moi !

 La puéricultrice serra l’enfant contre elle et demanda :

 — Comment voulez-vous l’appeler ?

 — Je m’en fiche. Comme ça vous plaira.

 — Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que je vous le ramène un peu plus tard, quand vous serez reposée ?

 — Jamais, cria la jeune mère qui, maintenant, écumait de rage !

 Jamais, telle était sa décision. Ne plus jamais l'embrasser, ne plus jamais le caresser, ne plus jamais le respirer. Elle ne le reconnaissait pas. Ce n'était pas son petit. Il ne lui ressemblait pas. Il fallait l'éloigner au plus vite. L’infirmière se précipita hors de la chambre de peur que la mère ne change d’avis et attrape l’enfant pour le jeter par terre, contre un mur ou par la fenêtre. Son visage exprimait tant de fureur que, oui, tout était possible, même le pire…

Cependant, le lendemain matin, apaisée, elle se ravisa et demanda à voir l'enfant. Finalement, il n'était pas si moche, elle allait peut-être le garder... Elle verrait... Les infirmières, rassurées et soulagées, ramenèrent l'enfant dans sa chambre.

 — Merci. Pourquoi il pleure ? Vous ne les nourrissez pas ?

 — Mais si, s'agaça l'infirmière. Il est triste, c'est tout ! Qu'est-ce que vous croyez : ils ressentent tout... Ils n'ont pas particulièrement envie d'être abandonnés, c'est tout ! Ne pût-elle s'empêcher de dire.

 — Eh ben, je l'ai repris : il devrait être content ! Alors pourquoi il ne sourit pas ?

 — Peut-être lui faites-vous peur...

 — Tant mieux, comme ça, il s'approchera pas trop de moi... Et comment vous l'avez appelé ?

 — En fait, comme hier vous ne vouliez pas lui donner de prénom, nous avons choisi Daniel, le prénom du docteur qui vous a accouché. Mais, bien sûr, vous pouvez lui donner celui que vous voulez.

 — Non, si vous aimez ce prénom... Enfin quand même, celui d'un docteur, franchement, quelle idée !

Le lendemain, quand sa mère vint voir le bébé, elle le lui présenta puis lui annonça qu’il était gravement malade. Ça ne l’étonnait pas, d'ailleurs : son ex, petite nature qu’il était, ne pouvait que créer des enfants à problèmes ! Sa mère prit le nouveau-né dans ses bras et s’étonna : il avait pourtant l’air en pleine forme cet enfant.

 — Regarde, lui répondit sa fille, la tâche, là. Regarde, elle cache une grosse tumeur. Il ne survivra pas. Ce n’est pas la peine de t’attacher, maman. N’espère même pas. Il est condamné, tu ne pourras plus le voir !

 Sa mère commença à pleurer en l'entendant lui annoncer la mort certaine et si imminente de son petit-fils. En larmes, elle l’embrassa tendrement sur tout le corps.

 — C’est parce qu’il va mourir, que tu l’aimes tant ?

 — J’ai beaucoup de peine, c’est tout. Il est si beau… Je vais y aller Véronique, c’est trop dur. Tiens, prends-le.

 Elle reposa l’enfant dans les bras de sa mère et s’empressa de partir sans même avoir pris le temps de fermer la porte. Véronique se rappela un livre qu'elle lui avait lu un jour. L'avait-elle choisi pour expliquer à la petite fille qu’elle était alors pourquoi sa mère ne s’occupait jamais d’elle ? Maman Manchot avait un bébé. A cause de la fonte des glaces, la nouvelle famille dût partir pour un long voyage. En chemin, le petit animal glissa et tomba dans l’eau. Maman Manchot ne put le sauver. Elle abandonna son bébé à son triste sort. Maman manchot s'en fut seule et solitaire rejoindre des contrées moins hostiles, retrouver l’amour et fonder une nouvelle famille. Véronique soupira et s’effondra en larmes, à son tour. Dès que sa mère eut passé la porte, elle sonna l'infirmière qui se présenta quelques minutes plus tard. À peine entrée dans la chambre, elle se vit remettre le fardeau.

 — C'est bon, j'en veux plus, vous pouvez le reprendre maintenant.

L'infirmière, interloquée, se saisit de l'enfant. Celui-ci, encore en train de regarder sa mère, se mit à hurler à pleins poumons. On l'entendit encore longtemps pleurer dans les couloirs de la clinique.

 Une semaine plus tard, elle annonça à sa mère la mort de son fils, Daniel, des suites d’une maladie incurable. Enfant unique d’une mère depuis longtemps célibataire, elle n’avait personne d’autre à qui annoncer la nouvelle. Sa mère eut l’air de douter de cette mort, tellement rapide qu’elle ne pouvait que sembler irréelle, mais ne chercha pas à en savoir plus. Que sa fille ait été enceinte ne l’avait déjà pas plus enthousiasmé que ça. Alors, si l’enfant était gravement malade, si elle devait le perdre, il valait mieux que ça soit maintenant, avant de trop s’attacher à lui. Après tout c’était peut-être pas plus mal comme ça, surtout à dix-neuf ans.

 Après un court séjour à la maternité, le petit Daniel fut placé dans une pouponnière de la DDASS. La mère, de son côté, après avoir revêtu une tenue noire de circonstance, retourna chez elle se reposer et se remettre de sa césarienne. Sa cicatrice la faisait encore souffrir et elle dut sans attendre rejoindre son lit et le garder encore plusieurs jours. Elle ne retourna pas au lycée. Maintenant, elle se sentait femme. Elle n'avait plus rien en commun avec ses anciennes amies, ces adolescentes qui s’enflammaient pour leur prof d'histoire, tellement plus matures que leurs copains, et ne pensaient qu'à sortir le samedi soir. Elle, elle avait eu une véritable histoire avec un homme qui n'avait pas comme unique sujet de discussion des futilités d'adolescentes. Dans ce monde qu'elle côtoyait désormais, on ne parlait pas, on agissait. On ne parlait pas de cours mais de boulot, de carrières et de promotions.

                     *

 Après sa déception amoureuse, Véronique décida de refaire sa vie. Elle s’installa devant son ordinateur et se connecta sur le site du Pôle Emploi. Elle jeta un œil aux offres disponibles des huit derniers jours et se demanda quel métier elle aimerait exercer. Véronique se plongea et se perdit avec délectation dans les fiches métiers proposées par le site. Finalement, elle ouvrit une nouvelle fenêtre et décida de s’inscrire aussi sur Meetic. Ceci fait, elle se dit qu’il était plus facile et plus amusant de s’inscrire sur un site de rencontre que de rédiger un cv : Si elle s'y prenait bien, elle pouvait même y gagner beaucoup plus. Enfin, elle se leva de son lit, attrapa son téléphone et se réfugia dans sa salle de bain pour tirer le meilleur parti possible de son visage boursouflé par sa grossesse.

 Une fois qu’elle eut obtenu la photo idéale, elle l’envoya dans son ordinateur, prête à la dégainer dès qu’elle en aurait besoin. Elle n'eut pas à attendre plus de deux jours pour trouver le pigeon idéal. Elle se rendit donc au rendez-vous et devant le café dans lequel ils devaient se retrouver, elle l’observa. Il n’était pas du tout le même que celui qu’elle avait vu en photo mais n’en fut pas très surprise. Ce n’était pas très grave de toute façon, elle pourrait toujours le changer. Elle ne se démonta pas et entra dans l’établissement. Elle commanda en passant un expresso au comptoir puis se dirigea vers la table occupée par son prétendant. Elle se présenta à l‘homme avec un de ses plus beaux sourires - elle les travaillait devant sa glace depuis deux jours - et une fois bien installée, elle se renseigna le plus discrètement possible sur sa situation. Celui-ci s’avéra être le gérant d’une petite entreprise de bouchons recyclables promise à un avenir radieux. Il avait trente-six ans, quelques kilos en trop et les cheveux qui grisonnaient ici ou là. Il était aussi très sûr de lui (c'était parfait) , un peu grognon (ça ne lui faisait pas peur) et affable (premier rendez-vous oblige) . Elle se dit qu’il ferait très bien l’affaire et se lança dans la bataille. Sa main droite s’empressa de replacer sa mèche derrière son oreille. Gourmande, avide, elle s’approcha de son visage, lui décocha son plus beau sourire, et lui fit remarquer à quel point il avait l'air intelligent. Commença alors une langoureuse et paresseuse parade de séduction à l'issue gagnée d'avance. Véronique le savait : Cet homme ne demandait qu'à être séduit. Encore un qui s'était acharné à faire décoller son entreprise et qui commençait à se rendre compte qu'un empire sans reine et sans descendance avec qui le partager ne menait pas bien loin...

 Deux semaines plus tard, elle s’installait chez lui. Pleine d’attentions pour son nouvel amant, elle prit très vite sa place auprès d’un homme ravi d’avoir trouvé avec si peu d’efforts la perle rare qui cuisinait encore mieux que sa propre mère. En effet, sa nouvelle compagne n’eut de cesse de lui prouver qu’elle pouvait être cette femme parfaite qui savait satisfaire un homme sans autre plaisir que d’être à ses côtés, ou presque. Car, en effet, elle s'insinua très vite plus profondément dans sa vie, en jetant de plus en plus souvent un œil à ses comptes en banque. Ce qui n’était pas pour déplaire à Francis : il avait autre chose à faire que gérer le budget de la maison. D’ailleurs, se disait-il, je pourrai peut-être lui trouver quelque chose à faire dans l’entreprise, elle gère bien l’argent… Mais Véronique, elle, voulait autre chose. Et six mois plus tard, elle l’obtint, elle était de nouveau enceinte. Enfin un bébé qu’elle pourrait aimer et chérir ! Il n’y avait plus qu’à prier pour que ce soit un fils. En effet, si elle était parvenue sans mal à convaincre Francis de la nécessité de faire un enfant, ce dernier ne voulait qu'un mâle, un héritier, un De Condillac. Il n’était pas particulièrement attaché à ce nom pour ce qu’il représentait, son père n'ayant jamais été vraiment présent pour eux, mais pour les portes d'un monde idéal qu'il lui ouvrait : Une société que lui-même n’avait jamais connu mais dont il avait largement entendu parler. Un univers constitué d’aïeux multi propriétaires et de rentiers, entourés de leurs personnels de maison... Une vraie lignée, mieux, un statut dont il n’hésitait pas à se servir quand il se présentait ou quand il rédigeait ses cartes de visites. Un nom qu'il souhaitait transmettre à sa descendance. Son sang continuerait de couler dans les veines des De Condillac. Décidément, ce nom il l’adorait autant qu’il avait détesté et méprisé la lacheté de son père qui les avait abandonnés à sa naissance fuyant ainsi famille et responsabilités. Ce nom, c'est tout ce dont il avait hérité de son père et il comptait bien le faire fructifier contrairement à celui-ci qui les avait laissé sans le sou. Tel un lion conscient de son rôle de chef de troupe, il se devait de mener sa famille jusqu'à l'oasis si longtemps espérée pour la survie de sa lignée, pour la grandeur et la renommée de celle-ci. Ce fils serait un rempart contre la pauvreté qu' il avait connu dans son enfance, un miroir qui lui offrirait l'image d’une enfance parfaite partagée entre opulence et fierté d'appartenir à cette famille. Un fils à qui il apprendrait à se défendre, à lutter et à gagner. Il aurait tout ce qu’il faut pour ça. Il prendrait la suite et hisserait sa société au niveau international, grande parmi les plus grandes.

 Francis avait même à demi-mot menacé de la quitter s’ils n’avaient pas un garçon. Elle tenta bien de lui expliquer qu’ils pourraient avoir d’autres enfants mais il n’en démordait pas :

 — On ne sait jamais de quoi est fait l’avenir et il est hors de question que j’épouse un jour une femme qui ne fait que des pisseuses ! Et il ajouta : Pourquoi tu me poses cette question ? Ne me dis pas que tu attends une fille quand même ?

 — Je n’en sais rien Francis, lui avait-elle répondu. Ça fait seulement un mois que je l’attends ce bébé !

 Les jours passant, Francis se projeta de mieux en mieux dans son rôle de père imaginant un jour jouer aux petites voitures avec son fils ou, un autre jour, l’emmenant pêcher au lac Saint James… Puis, à l’adolescence, il se voyait l’accompagner dans sa découverte des mécanismes de l’entreprise. Ensuite viendrait l’école de commerce. Son fils pourrait alors l’aider à développer son entreprise, lui offrir une stature internationale, avant d’en prendre, peu à peu, les rênes...

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