La danse des indiennes

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— Qu’est-ce que tu lui as mis, à ce crétin de présentateur. Glauque à souhait, ce mec !

— Merci Caro ! Tu passes, ce soir ? Comme ça je te raconterais tout.

— Génial ! T'as ce qui faut chez toi ?

— T'inquiètes, tu sais bien que j'ai toujours de tout...

— OK, j'en profiterai pour t'en prendre un peu alors.

Charlie raccrocha et se tourna vers l'homme qui l'accompagnait :

— Alors, on dit une heure du mat', J-P, ça te va ? Je peux t'appeler, J-P ? Parce que, franchement, Jean-Pierre, c'est super ringard, ça fait vraiment vieux. Encore plus pour un présentateur de journal : déjà que, présentateur, c'est pas le boulot le plus glamour que je connaisse, on va pas en rajouter !

— Ok, va pour J-P, j'aime bien ! A tout à l'heure, Charlie. Et j'espère que cette fois-ci tu seras un peu plus sympa avec moi que tu l'as été sur le plateau...

— Mais oui, ne t'inquiètes pas. Et si t'es sympa toi aussi, tu auras même droit à quelques exemplaires de mon chef-d'œuvre pour toi et tes amis. Bon, je dois y aller... À plus.

Charlie fit une bise sur la joue de Jean-Pierre et s’éclipsa en direction du hall d'entrée du studio de France 3.

Elle attrapa le métro et descendit deux stations plus loin. La jeune femme traversa une grande place, passa un porche et s’engagea dans une petite ruelle. Arrivée devant un vieil immeuble à la façade décrépie, elle composa le digicode et poussa une lourde porte d'entrée. Elle monta deux étages, frappa un coup long et trois coups plus courts. Elle attendit devant la porte que le loquet se déverrouille et s’engouffra à l'intérieur. Un morceau de hard-rock et une lumière rouge l'enveloppèrent instantanément. Elle ignora plusieurs personnes, vautrées çà et là sur des canapés, partis depuis bien longtemps dans cet ailleurs que seuls les junkies connaissent, et ouvrit un rideau en velours rouge. À l'intérieur de la petite pièce, assis sur une chaise en formica, un homme d'une trentaine d'années discutait avec un autre un peu plus âgé. Ce dernier, vêtu d'un jean bleu nuit et d'une veste de costume grise, les cheveux châtains, ondulés, légèrement gominés, écoutait attentivement son acolyte. La musique, atténuée, leur permettait de discuter tout en partageant un verre de liqueur qui semblait du même âge que les vieux meubles de cuisine qui les entouraient.

— Chris ! s'exclama Charlie, j'ai besoin d'un peu de tout ce soir, pour trois cents euros. T'as quoi en magasin?

— Charlie ! Quand on entre quelque part, on commence par être poli. On dit : Bonsoir Chris, est-ce que tu voudrais bien me vendre de ta bonne came ? Et moi, je réponds : Bonsoir Charlie. Oui, ce soir, j'ai de tout. Si tu veux, je peux te faire un assortiment.

— Oui, c'est ça, je veux bien.

— OK... C'est pour faire quoi ? Revente ou conso personnelle ?

— Excuse-moi mais ça ne te regarde pas trop, osa-t-elle. C'est pour une soirée entre potes.

— Tu vas encore t'envoyer en l'air avec le premier connard venu, c'est ça?

— J'en sais rien Chris, lui répondit Charlie, évasive. Entre le désir de l'envoyer sur les roses et la peur de cet homme qu’elle savait pouvoir être violent, elle choisit de se contenter d'une grimace éloquente.

L'homme n'avait pas attendu de réponse et s’était déjà levé pour préparer le colis. Elle le prit sans rien ajouter, déposa rapidement une petite liasse de billets encore pliés sur la table et se dépêcha de partir. Mais, au moment où elle saisit la poignée de la porte, l'homme attrapa son bras :

— Et mes trois mille euros?

— Je les ai pas...

— Tu les as Charlie, je le sais, alors pourquoi tu veux pas me les donner?

— Je te dis que j’les ai pas !

— Et les bouquins que tu vends ? Et les mecs avec qui tu couches ? Ça en fait du pognon tout ça !

— Je donne tout à Caro.

— Ah oui… Et pourquoi tu ferais ça?

— Pour faire taire les gros porcs !

À peine sa phrase terminée, elle reçut une gifle monumentale de l'homme qui se trouvait maintenant face à elle. Charlie perdit l'équilibre, bascula en arrière et tomba lourdement par terre.

— Lundi matin, sans faute, tu te pointes à quatre heures du matin, ici, avec des affaires pour quelques jours. Je te confierai un boulot, ça paiera tes dettes.

— C'est quoi ce boulot lança Charlie dans un souffle ? De la drogue à transporter ?

— Non, mieux, ricana Chris : du transport de filles. Des filles qu'il faut aller chercher en Turquie. Tu joueras la touriste avec Adil. Tu t'occuperas de l'intendance. Il a besoin de quelqu'un, il s'en sortira pas tout seul.

— Des filles ! Tu vas les mettre sur le trottoir ?

— Ça te regarde pas. Tu remplis ta part du contrat et tu dégages !

— Et si je viens pas ? tenta Charlie .

— Si tu viens pas, répéta l'homme, incrédule ? Si tu viens pas, je viens te chercher et je te balance avec elles à l'arrière du camion ! Par contre, si tu es bien sage, si tu fais bien tout ce que je te demande, alors, peut-être que je te proposerais quelque chose... Quelque chose d'encore plus gros, et là, peut-être, j'ai bien dit peut-être, tu pourras garder une petite partie de ce que tu auras réussi à gagner...

— C'est quoi ?

— Ça t'interesse ? Tu veux déjà t'engager ? s'amusa-t-il. Commence par faire ce que je t'ai demandé correctement ! Ensuite, tu reviens me voir et je verrais ce que je peux faire de toi... Allez, casse-toi maintenant !

 A vingt-deux heures, comme prévu, Caroline arriva. Un cassoulet en boîte chauffait sur la petite plaque électrique. Seule la lumière de la kitchenette était allumée. Dès que la sonnette retentit, Charlie s’empressa de sortir de la salle de bain, les cheveux encore mouillés, pour ouvrir la porte à son amie. Elle était partie de chez Chris sans demander son reste, de peur qu'il change d'avis et l'oblige à rester avec lui dans ce trou à rats remplis de paumés. Ici, dans son appartement cossu, elle avait l'impression de revenir dans le monde des vivants. Ça ne l'enchantait pas plus que ça mais la perspective de retrouver sa meilleure amie la réconfortait pourtant.

— Salut ! J'étais en train de préparer le repas ! Viens, je suis pressée de te raconter, ajouta-t-elle.

— Attends, ne me dis pas que tu as encore préparé ton infâme cassoulet ?

— Si, annonça fièrement Charlie ! Mais t'as raison, je crois que je vais le jeter tout de suite, s’amusa-t-elle. Et, joignant le geste à la parole, elle fit quelques pas jusqu'à la cuisine, attrapa la queue de la casserole et jeta le contenu de celle-ci dans le sac plastique, qui servait de poubelle, accroché à la poignée du meuble d'en bas.

— Arrête ! T'es folle : j'ai faim !

— T'inquiète, regarde, j'ai un nouveau téléphone et j'ai trouvé une super application : elle appelle un traiteur au hasard dans ta ville. C'est marrant, tu peux tomber sur n'importe quoi. L'autre jour, j'ai atterri dans un resto qui ne cuisinait que des insectes !

— Beurk !

— T'as raison, beurk ! J'ai été tellement dégouté que je leur ai raccroché au nez, s'amusa-t-elle ! J'espère que ça sera mieux ce soir ! Attends, ça y est, ça sonne… Allô, bonjour, ma copine et moi, on voudrait manger : vous avez quoi de bon sur votre carte? ... des crustacés, des langoustes à l'armoricaine ! Nickel, on a de la chance ! Oui, on veut ça ! Dans combien de temps vous nous les amenez ? Parce que nous, on a très faim ! ... Dans une demi-heure ? Parfait, on attend le livreur, conclut-elle en riant ! Et voilà, ajouta-t-elle en regardant son amie. Viens, suis-moi, on va prendre l’apéro.

Charlie sortit le petit sachet que lui avait donné Ben et le vida sur la petite table :

— On commence par quoi ? J’ai de l’herbe, de la poudre et deux cachets de je sais pas trop quoi… On commence par la poudre de toute façon. Après, comme ça, on peut directement enchaîner avec un joint, tranquille, et avec les mojitos si ça te va ? »

 Sans attendre de réponse, Charlie commença à assembler deux rails de poudre sur la petite table à l'aide de sa carte bleue. Elle se leva et se dirigea vers la cuisine pour récupérer les deux cocktails qu'elle avait déjà préparés ainsi qu'une petite paille de jus de fruit qu'elle attrapa dans un verre rempli d'objets en tous genres. Elle retourna au salon, se rassit, sniffa la drogue et, aussitôt après, commença à boire son cocktail. Caro fit de même. Puis les deux femmes se tournèrent l’une vers l’autre et commencèrent à s’embrasser.

 Vingt minutes plus tard, lorsque le traiteur sonna, Charlie, encore nue, vint lui ouvrir. Celui-ci n'eut pas le temps de reprendre ses esprits : elle l'emmena dans le salon, attrapa le portable de l'homme dans la poche arrière de son jean et le lui glissa dans sa main : « Tu as un pneu crevé ! » L'homme s’exécuta bien volontiers et, quelques lignes de coke plus tard, se retrouvait dans le lit, entre Charlie et Caroline.

 Cette dernière prétexta alors une soif soudaine et se leva. Elle attrapa un verre posé sur la table, le vida d'un trait et revint se coucher. Non sans avoir oublié, au passage, d'appuyer sur une touche de son ordinateur, celle qui enclenchait la webcam. Quand elle se recoucha, l'homme était déjà à califourchon sur Charlie. Il devait penser qu'il avait beaucoup de chance ce soir... Une demi-heure plus tard, elles le chassaient de l'appartement aussi promptement qu’elles l'avaient invité à entrer. Après une autre ligne, cinq minutes plus tard, le temps de refaire le lit et s'assurer qu'il ne restait plus de traces du passage de l'homme, parfaitement dans le timing, à minuit et cinquante-cinq minutes, elles accueillirent Jean-Pierre Tournier. Surpris de trouver une autre femme sur le lieu de leur rendez-vous, qui plus est, en petite tenue, loin de s'en formaliser, il tendit une bouteille de bordeaux à Charlie. Elles prirent donc le temps de goûter le cru avec le présentateur puis elles partagèrent cette fois-ci un joint. L'homme se laissa ensuite entraîner, avec nonchalance, vers le lit. Quelques minutes plus tard, Caroline sentit la soif la tarauder…

— Allez Jean-Pierre, on s’est bien amusés mais maintenant il va falloir y aller, lui annonça Charlie...

— Où ça ?

— Chez toi... Mais sans nous, se moqua Caroline!

— Déjà ! Mais on s’amusait bien tous les trois ! Vous voulez pas aller boire un verre au Bananas ? Je vous invite.

— C'est ça, vas-y, lui répondit Charlie, et si tu nous vois, appelle-nous. Allez, tchao. Et n'oublie pas ton manteau. Tiens !

Elle le lui tendit et en profita pour l'entraîner vers la porte. Une fois Jean-Pierre sorti, Charlie claqua la porte et toutes deux éclatèrent de rire.

— Ça y est, maintenant la soirée peut commencer, s’écria Charlie victorieuse !

Elle alluma un panneau indiquant « FERMÉ » en lettres formées par des leds bleus et vertes, éteignit la guirlande de lumière blanche du salon et en alluma une autre, qui diffusait une lumière crue, vermillon. Ensuite, elle attrapa une clé usb posée à côté de son ordinateur portable, l'inséra dans sa chaîne hi-fi dernier cri et augmenta le volume. Sur le son du dernier album de Thiéfaine, elle se rendit dans la kitchenette et attrapa un couteau. Elle s’approcha de Caroline, le couteau à la main, la toisa du regard et s’ouvrit le bras d'une large entaille le traversant en biais. Elle observa la plaie, vérifia que le sang coulait et donna le couteau à son amie. Celle-ci fit de même et s’approcha de Charlie. Toutes deux, dans une alliance sororale, s'échangèrent leur sève vermeille. Lorsqu'elles furent assurés que le lien était noué, Charlie s'approcha doucement de Caroline et l'embrassa langoureusement. Leurs bouches restèrent liées, également, de longues minutes pendant lesquelles leurs bras et leurs mains s’entrelacèrent, se promenant ici ou là au gré de leurs envies. Rassasiées, heureuses, elles dansèrent toute la nuit.

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