Chapitre IX : Ultima Lux - La dernière lumière
Prima vigilia
Vers 19h00
J'étais dans le triclinium, cette pièce de la domus où nous prenions nos repas. Nous les prenions allongés sur des lits, les lecti, appuyés sur le coude gauche, portant à la bouche la nourriture posée sur une table basse. Mon père m'avait appris à dîner comme un Romain, pas comme un Grec ivre.
Lui, ce soir-là, dînait chez Appius Claudius. Le banquet auquel il participait était l'un de ceux qui accompagnaient les ludi scaenici des Megalesia : pendant les jeux de théâtre donnés en l'honneur de Cybèle, les grandes maisons patriciennes ouvraient leurs tables pour des festins où rivalisaient les mets rares et les vins anciens, chacun cherchant à éblouir ses hôtes par sa magnificence.
Tant mieux. Moi, je restais à la maison. Ce soir, je n’avais besoin ni de témoins ni de leçons de bienséance.
En son absence, c’était moi qui occupais le lectus central, le lit réservé à l’hôte ou au maître de maison.
Le triclinium était une île de silence dans un océan de murmures. Ma sœur dînait sans doute dans ses appartements, entourée de ses servantes, de ses eunuques et de ses mensonges. Qu’elle y reste. Ce soir, cette domus était à moi.
Des esclaves grecs avaient servi le repas en silence — une perdrix aux herbes, du pain blanc encore tiède, des figues gonflées de miel, et une coupe de vin si sombre qu’elle semblait absorber la lumière des lampes.
Mes doigts effleuraient le bord de la coupe. Le vin coula dans ma gorge comme une promesse.
Je rompis un morceau de pain, observant les miettes s’éparpiller sur le plateau de marbre. Comme Zalmo le serait bientôt. Un sourire m'étira les lèvres, lent et froid. Demain, Zalmo ramperait pour une croûte de pain rassis. L’idée me procurait une chaleur dans le ventre, presque aussi grisante que le vin.
* * *
La lumière déclinait lentement sur l’hortus. Elle glissait sur les murs comme une caresse oubliée, puis s’accrochait aux feuilles des oliviers, comme si le soleil lui-même hésitait à nous abandonner.
Mais le travail, lui, ne cessait pas. Nous étions encore courbés sur la terre, à arracher les mauvaises herbes, lorsque Dacius fut ramené par l’intendant. Ses pas traînants soulevaient des nuages de poussière, et ses chaînes cliquetaient comme un rire moqueur.
Nous échangeâmes un regard. Dacius avait subi ce que mon frère et moi avions subi plus tôt dans la journée. Désormais, nous étions liés par cela, une humiliation partagée, silencieuse, lourde. À trois, elle pesait différemment. Moins écrasante, peut-être. Ou simplement mieux répartie.
Dacius reprit sa place sans un mot, ses mains se remettant à la terre avec une lenteur mesurée, presque volontaire. Comme s’il voulait graver dans le sol le souvenir de ses doigts libres. Comme si chaque geste était encore à lui.
Vladis, lui, avait été épargné. Pour l’instant. Mais nous savions tous que ce n’était qu’un sursis. Son tour viendrait.
Taris, accroupi près de moi, le regardait. Je connaissais mon frère. Je connaissais ce regard, cette façon dont ses doigts se crispaient sur les outils quand Vladis passait près de nous, son corps doré par le soleil couchant, ses mouvements fluides comme ceux d’un dieu que les Romains auraient oublié d’adorer. Et quand Claudia l’avait fait déshabiller, plus tôt dans la journée, j’avais vu Taris frémir, ses lèvres serrées, ses pupilles dilatées. D’envie. De désir.
L’intendant revint, portant un pain noir rassis, une écuelle de puls – cette bouillie d’orge que les Romains donnaient aux chiens et aux esclaves – et une cruche d’eau trouble. Il fit signe à Taris, Dacius et Vladis de manger, puis tourna son regard vers moi.
— Toi, dit-il en me désignant du menton, tu es privé de nourriture.
Je levai les yeux. J’avais travaillé comme un forçat toute la journée. J’avais faim. Et maintenant, on me refusait même une croûte de pain rassis.
— Pourquoi ? demandai-je, la voix rauque. Pas par rébellion. Juste pour savoir.
L’intendant ricana, ses lèvres luisantes dans la lumière déclinante.
— Le filius domini en a décidé ainsi, dit-il en haussant les épaules, comme si la question était dérisoire.
* * *
Le repas touchait à sa fin. Les lampes à huile, presque consumées, projetaient une lumière tremblotante sur les restes de mon repas. Je rompis un dernier morceau de figue entre mes doigts, savourant la façon dont le miel collait à ma peau.
Quelque part, dans ses appartements de Claudia, une lyre jouait une mélodie grecque, étouffée par les murs. Je l'entendais.
Je laissai mes doigts glisser le long du bord de ma coupe puis me levai, laissant ma tunique se relâcher sur mes épaules.
Je m’approchai de la porte, où la lumière des lampes cédait peu à peu à l’obscurité grandissante. Cette nuit, je la passerais avec Vladis.
Le plus beau des quatre Daces — celui que j’avais gardé pour la fin.
Ses cheveux blonds, pareils à l’or des Carpates, j’y enfoncerai mes doigts, je tirerai sa tête en arrière jusqu’à ce que sa gorge soit offerte, vulnérable, et que ses lèvres s’entrouvrent dans un soupir. Je caresserai ses épaules… Large, musclées, sculptées par les batailles et le vent, ces épaules que j’avais effleurées ce matin, lors de l’inspection, sentant sous mes paumes la chaleur de sa peau, la tension de ses muscles qui se bandaient. Ce corps. Ce corps qui s’était raidi sous mes doigts, durci comme du marbre sous la caresse d’un sculpteur, mais vivant, brûlant, et qui m’avait fait bander rien qu’à l’idée de le posséder.
Je goûterai chaque parcelle de sa peau, de ses épaules jusqu’à ses hanches étroites, en passant par ce dos cambré que j’avais dévoré des yeux quand il courait avec l’amphore. Je l’imaginais déjà ses doigts crispés sur mes draps de soie et son soufle saccadé quand je le pénetrerai. Il tremblera lorsque je m’enfoncerai en lui. Personne ne l’aurai jamais fait trembler comme j'allais le faire. J'entendrai son souffle se bloquer, je sentirai ses muscles se contracter autour de moi,
Cette nuit, il serait à moi.
Cette nuit, je ferais de lui ce que Rome a fait de la Dacie.
Je le réduirai en province.
Je me levai, puis me dirigeai vers mes appartements, effleurant du bout des doigts les colonnes de marbre qui bordaient le couloir. Chaque pas prolongeait l’attente, l’étirait, comme une promesse que je prenais le temps de savourer.
* * *
Dacius, Taris et Vladis étaient assis à même le sol, adossés au mur de pierre froide. Eux avaient mangé — ou plutôt, ils avaient avalé ce qui tenait lieu de repas.
Moi, je continuais à travailler, les doigts saignants. La faim me creusait le ventre, lente, obstinée, mais je ne dis rien. On ne m’avait pas dit pourquoi on me privait de nourriture. Je le savais pourtant. Ce matin, j’avais osé croiser le regard du filius domini. Un regard de défi. Un regard de haine. Et le romain avait décidé que ce soir, je paierais.
Taris me regardait avec compassion. Il aurait voulu partager son repas — je le voyais — mais nous étions surveillés. Il ne le pouvait pas.
Adossé au mur, il s’était installé à côté de Vladis — trop près pour que ce soit un hasard. C’était lui qui avait comblé la distance, peu à peu, presque sans y penser, jusqu’à ce que leurs épaules, par instants, se frôlent.
Je le voyais retenir son souffle à chaque mouvement de Vladis. Je connaissais mon frère. Je voyais ses doigts se crisper, hésiter, puis venir se poser — presque en supplication — sur la cuisse de Vladis, comme si de rien n’était.
Un geste furtif. Volé. Un effleurement qui n’osait pas dire son nom mais qui en portait toute la promesse.
Vladis ne le repoussa pas. Il ne bougea presque pas. Ni pour s’écarter, ni pour accueillir. Il laissa faire. Et ce silence pouvait tout vouloir dire. Ou rien du tout. Il fixait le sol, les yeux mi-clos, comme s'il écoutait quelque chose que nous n'entendions pas. Peut-être le vent dans les oliviers.
C'est alors que l’intendant entra dans l’hortus.
— Vladis, dit-il, le filius domini veut te voir.
Taris se figea. Ses doigts se refermèrent brusquement sur la cuisse de Vladis, comme un noyé sur une épave. Vladis, lui, ne bougea pas tout de suite. Mais je vis sa mâchoire se crisper, ses pupilles se rétrécir légèrement. Puis, lentement, il se leva. Il savait, bien sûr.
L’intendant se tourna ensuite vers les gardes et désigna Dacius et Taris :
— Ceux-là dormiront dans la cella avec les autres esclaves.
Son doigt glissa enfin vers moi.
— Quant à celui-là… il dormira à l’ergastulum.
L’ergastulum. Le cachot pour les esclaves punis.
Le mot tomba, sec, définitif.
Comme une porte qu’on referme.

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