Chapitre XI : La deuxième aube
Roma
In prima hora diei ante diem VII Idus Apriles
anno ab Urbe condita DCCCLIX.
Rome,
Sept jours avant les Ides d’avril, 859 AUC
Aube du 7 avril 106 après J.-C.
Le grincement des verrous me tira brutalement des limbes du sommeil.
J’avais passé la nuit recroquevillé sur le sol dur, mon corps meurtri cherchant en vain un peu de chaleur.
Deux silhouettes massives aux sandales cloutées pénétrèrent l’ombre de ma cellule, et l’un des gardes, sans cérémonie, me réveilla d’un coup de pied brutal dans les côtes. La douleur me foudroya, mais je mordis mes lèvres, forçant mes mâchoires à se crisper, frémissantes. Un gémissement ? Non. Le silence ou les cris : c’était tout ce qu’on m’offrait. Et je choisis le silence.
Je m’assis lentement, chaque os, chaque muscle réclamant son tribut à chaque mouvement. Les chaînes, froides et lourdes, s’enfonçaient dans mes poignets et mes chevilles. Elles n’avaient pas été placées tant pour m’empêcher de fuir — comment sortir d’ici, et pour aller où ? — que pour m’humilier, pour me rappeler ma place, pour me punir.
Puni pour avoir soutenu le regard du jeune Romain.
Puni pour avoir résisté.
Puni pour avoir conservé une étincelle de dignité.
La pierre glacée du sol me mordait la peau à travers mon pagne déchiré, mon seul vêtement. La faim me tenaillait, mais je l’ignorais.
Une lumière blafarde s’insinuait entre les barreaux de l'ergastulum, teintant l’air de gris. C’était l’aube.
— Debout, barbare ! grogna le garde en tirant sur mes chaînes.
Je me levai d’un coup sec. Les maillons cliquetèrent comme un rire bref dans l’espace clos. L’air froid de la matinée me fouetta le torse nu, mais je ne laissai rien paraître.
Ils me conduisirent dans l’hortus.
Taris et Dacius étaient déjà là, assis au sol, achevant leur ientaculum, la collation du matin, un morceau de pain sec partagé sans appétit réel. Je compris aussitôt que je serai encore privé de nourriture ce matin. Un rictus douloureux tordit mon ventre, qui se contracta sous la faim, mais je la contenais, aussi féroce que l’indignation qui bouillonnait sous ma peau.
Taris leva les yeux vers moi. Dans son regard, il y avait cette douceur inquiète que je lui connaissais. Une envie d’aider. De partager.
Je détournai les yeux.
Je n’avais pas besoin de sa pitié.
J’encaisserai. Comme un homme. Comme un Dace.
Soudainement, des pas résonnèrent.
Et Vladis entra, escorté.
Il marchait droit. Trop droit.
Puis le Romain arriva, le filius domini, un sourire aux lèvres.
L’intendant claqua des doigts.
— En ligne. Droits.
Nous obéîmes. Dos tendus, regards fixes.
Le romain nous observa un instant, puis, d’un geste distrait :
— Qu’ils enlèvent ça.
L’intendant comprit aussitôt et donna l'ordre :
— Les subligaculi..
Un à un, nous défîmes les nœuds de nos pagnes. Le tissu, usé et raide, glissa sur nos hanches, puis tomba à nos pieds. Nous restâmes là, immobiles, la peau offerte à l’air frais du matin… et à son regard.
Il nous examina un à un. Passa devant chacun de nous. Puis, il s’avança vers moi jusqu’à ce que je puisse sentir son souffle sur ma peau. Son doigt effleura ma joue, descendit le long de ma mâchoire, puis s’attarda sur ma clavicule, là où les muscles saillaient sous la peau. Trop près. Trop intime.
— Tu as passé une bonne nuit dans l’ergastulum ? demanda-t-il, d’une voix douce.
Je soutins son regard. Il savait. Il savait que j’avais gelé, que j’avais saigné, que chaque os de mon corps hurlait encore. Et il savourait ça.
— Oui, répondis-je.
Un mensonge. Mais je le crachai comme une insulte, sans trembler, sans cligner des yeux. Il voulait me voir plier. Il voulait entendre un gémissement, voir une larme, sentir ma peur. Et je ne lui donnerais rien.
Son sourire s’élargit, lentement, comme un couteau qu’on enfonce dans une plaie.
— Bien, murmura-t-il.
Un seul mot. Un mot qui glissa entre nous comme une promesse. Parce que ce n’était pas un soulagement. C’était une menace.
— J’aurais été déçu, continua-t-il, la voix trop calme, si tu t’étais brisé si vite. Mais tu tiens, n’est-ce pas ? murmura-t-il, ses lèvres frôlant presque mon oreille. Bonne nouvelle. Ça signifie que je peux continuer.
Un silence. Puis il recula, comme s’il venait de goûter un mets et trouvait ça à son goût.
Et quand il se redressa pour s’adresser à nous tous, sa voix avait perdu cette douceur trompeuse. Elle était raide, contrôlée.
— J’aime les courbes harmonieuses, dit-il. Les corps musclés.
Un silence. Puis, plus bas, comme une confession :
— Alors vous allez me les offrir.
Son regard glissa vers Vladis, s’y attarda, comme capturé. Puis il regarda Taris, Dacius et son regard revint vers moi.
— Vous allez commencer par courir. dit-il, son doigt indiquant le pourtour de l’hortus.
Dacius s’élança le premier. Vladis suivit, un souffle plus tard. Taris resta immobile une fraction de seconde… puis partit à son tour, sans un mot, se plaçant derrière Vladis. Les yeux de mon frère glissaient lentement sur le dos de ce Vladis, suivant chaque muscle qui se déployait sous la peau.
Puis je me mis à courir à mon tour. Mon ventre vide se tordait à chaque foulée. Mais je continuai. Derrière nous, je sentais son regard.
— Plus vite, lança-t-il.
Le fouet claqua dans l'air. Pas pour frapper. Pas encore.
Après s'être délecté de nous voir commencer à nous entraîner, il quitta l'hortus avec l'intendant, remettant notre destin à un magister, un esclave syrien chargé de nous faire exécuter les exercices.
Le magister était un esclave comme nous, mais un esclave privilégié, auquel on avait confié l'autorité de nous punir. Dans sa main, il tenait un fouet, qu'il n'hésita pas à faire claquer sur mon dos lorsque je ralentis, la douleur résonnant comme une mise en garde silencieuse.
Les ordres se succédèrent, secs : après avoir couru, il fallut tirer des charges, porter des pierres, répéter les mouvements. Chaque geste devait sculpter nos muscles, chaque goutte de sueur polir nos corps — jusqu'à ce qu'ils soient plus beaux, plus forts, parfaits pour satisfaire les désirs du jeune Romain.

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