Chapitre XII : Salutatio
Hora secunda
Vers 7h30
Ce matin-là, mon père m’avait confié le salutatio. Un rituel, une obligation, le lot quotidien d’un patricien.
Chaque aube, des clientes — ces hommes liés à notre nom par la dépendance, la protection ou la dette — se présentaient à notre porte. Ils venaient saluer, rendre hommage, rappeler leur loyauté. En échange, nous leur offrions ce que Rome exigeait : protection, faveurs, une pièce parfois, une parole souvent. Ce rituel, simple et immuable, était le ciment invisible de notre pouvoir.
Je me tenais dans l’atrium, droit et immobile.
La lumière du matin, douce et dorée, tombait par le compluvium, cette ouverture rectangulaire dans le toit, projetant des formes nettes sur le marbre. Les premiers clientes entraient déjà, guidés par le portier. Ils avançaient un à un, tête inclinée, voix basse, comme s’ils effleuraient l’air sans vraiment oser s’y poser.
— Salve, domine.
Je répondais d’un signe de tête.
Mon père se tenait à proximité, dans l’ombre des colonnes, silencieux. Il observait, attentif, sa présence imposant un respect invisible mais lourd, sans qu’il n’ait besoin de dire un mot.
Un nom. Un visage. Puis un autre. Les clientes se ressemblaient tous. Même posture, mêmes gestes mesurés, même attente dans le regard. Certains tremblaient légèrement en parlant. D’autres tentaient de soutenir mon regard, sans jamais y parvenir tout à fait.
Ce matin, je les voyais. Mais je ne les regardais pas vraiment. Mon esprit était ailleurs : Vladis, la nuit dernière. Son dos, sa ligne d’épaules, la tension de ses muscles sous la peau. Je le revoyais courir autour de l'hortus ce matin avant que je ne le remette, avec les autres, au magister. Je revoyais la manière dont son corps répondait à l’effort, sans se briser. La précision de ses mouvements. Cette retenue.
— Domine…
Un autre cliens s’avança, plus âgé, avec une tunique poussiéreuse et un visage marqué par le soleil. Gaius Fabius, un voisin dont les terres jouxtaient celles de Marcus, un affranchi.
Gaius Fabius avait l’air épuisé, mais ses yeux brillaient d’une colère rentrée.
— Salve, domine, dit-il en s’inclinant, respectueux mais tendu. Je viens vous demander justice.
— Parle, dis-je, sec.
— Votre affranchi, Marcus, a détourné le ruisseau qui passe entre nos terres, expliqua-t-il. Mes champs sont asséchés, et mes récoltes perdues. Sans votre aide, domine, je perdrai tout.
Je soupirai. Les litiges sur l’eau étaient fréquents.
— Marcus est un de nos affranchis ? demandai-je à l’intendant.
— Oui, domine, répondit-il après avoir consulté ses tablettes. Affranchi il y a cinq ans. Il cultive la terre près du ruisseau depuis trois ans.
Je revins à Fabius.
— As-tu des témoins ?
— Non, domine, avoua-t-il, honnête mais désespéré. Mais vous pouvez envoyer quelqu’un pour voir. Mes champs sont jaunes, comme brûlés par le soleil. Ceux de Marcus sont verts comme au printemps.
— Je vais envoyer un homme pour vérifier, dis-je. Si tes accusations sont fondées, Marcus devra réparer les dégâts et te dédommager. Sinon, tu me dois une amende pour calomnie.
Fabius pâlit, mais hocha la tête. Il savait que je ne plaisantais pas.
— Merci, domine. Votre sagesse est légendaire.
Je fis un geste à l’intendant, qui nota la plainte sur une tablette.
— C’est tout ? demandai-je, déjà distrait.
— Oui, domine, murmura-t-il en reculant.
Le cliens suivant s'approcha. Mais j'étais distrait. Je pensais à Vladis. À la façon dont ses épaules s’ouvraient à chaque inspiration. À la tension contenue dans ses bras. Je pensai à ses boucles blondes tombant sur son front et je ressentis soudain la chaleur s’intensifier dans mon ventre,
— Domine…
J'écoutai. Je répondis sans réfléchir, presque distraitement. Les clientes défilaient, et je répondais par automatisme, mon esprit toujours obsédé par le visage de Vladis.
Le cliens suivant s'acança. Il portait une tunique usée aux coutures. Son fils se tenait en retrait. Je le reconnus aussitôt : le garçon que j’avais vu la veille lutter dans la palestre. Celui qui avait terrassé un adversaire plus grand que lui. L’éphèbe que Tiberius avait trouvé… joli.
Le garçon était vêtu d’une tunique simple. Pourtant, je le revoyais encore dans toute sa nudité, tel que je l’avais observé dans la palestre — la tension des muscles, la souplesse du corps en mouvement, la peau luisante d’effort.
— Comment t’appelles-tu ? demandai-je.
— Lycus, répondit-il, très respectueusement.
Je le fixai une seconde de plus que nécessaire. Puis, lentement, mon regard se détourna vers le père.
— Que puis-je faire pour Lycus ?
— Il a besoin de travail. Un travail honnête. Le port serait un bon endroit pour lui. Les contremaîtres y sont stricts, mais justes.
Je le regardai, sceptique.
— Pourquoi le port ? demandai-je, plus direct. Il ne pourrait pas travailler dans un atelier ? Ou comme scribe ?
Il hésita une seconde. Puis :
— Un homme doit apprendre à gagner sa vie, domine. Le port est un endroit où il deviendra fort… ou où il apprendra la valeur du travail.
Je le fixai un instant.
— Je parlerai aux contremaîtres du port.
Il s’inclina, satisfait.
— Merci, domine. Votre équité est grande.
Je voulais aller à l’hortus.
Voir Vladis.
Le voir s’entraîner, le voir transpirer, le voir vivre.
Juste le voir.
Mais le cliens suivant s’approchait déjà, et je devais jouer mon rôle.

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