Chapitre XIII : Sub Conspectu - Sous le regard
Hora quarta
Vers 9h30
L’esclave syrien qui nous entraînait était un véritable sadique. Il était pourtant un esclave comme nous, mais il prenait un plaisir évident à jouer le magister. Ses yeux noirs, froids comme l’obsidienne, nous scrutaient avec une jouissance malsaine.
Je n'avais rien mangé depuis la veille. J’avais faim, et je sentais mes forces diminuer. Mais dès que je ralentissais, le magister abattait le fouet sur mon dos.
Nous n’étions qu’au milieu de la matinée, et déjà épuisés.
— Plus vite ! hurlait-il.
Je serrai les dents, forçant mes muscles à répondre. À côté de moi, Dacius haletait, le visage rougi par l’effort. Taris trébuchait à chaque pas, mais se relevait aussitôt, les yeux rivés sur Vladis, comme s’il puisait en lui une force silencieuse. Vladis le remarqua et esquissa un sourire.
Un froissement de tissu au-dessus de nos têtes attira mon attention. Un souffle retenu. Je levai les yeux juste assez pour distinguer la galerie qui surplombait la cour.
Elle était là. Claudia, drapée dans une stola de lin fin, immobile comme une statue. Ses yeux, froidement calculateurs, étaient fixés sur Vladis. Pas sur son visage. Pas sur ses yeux. Sur son corps.
Ses doigts s’étaient crispés sur la balustrade. Ses lèvres s’entrouvraient légèrement, comme si elle retenait un souffle. Elle ne clignait pas. Elle ne détournait pas le regard. Elle le dévorait.
Vladis regarda brièvement en direction de la galerie. Je vis une tension parcourir ses épaules, un léger raidissement de sa nuque. Mais il continua les exercices, refusant de céder à l’insistance de son regard.
Un coup de fouet claqua sur mon dos. J’avais ralenti. La douleur me traversa, nette, brûlante.
Je repris l'entrainement sans réfléchir. Le sol de l’hortus semblait plus dur à chaque impact, comme s’il répondait à notre épuisement. La sueur me coulait dans les yeux, brûlante, salée. J’entendais ma respiration, trop forte, trop irrégulière.
— Plus haut les genoux ! cria le magister.
* * *
Le salutatio était enfin terminé.
Les derniers clientes s’étaient inclinés, avaient murmuré leurs remerciements, puis avaient disparu comme des ombres sous la lumière crue du matin. Mon père m’avait observé tout du long, silencieux, son regard pesant comme une sentence. Il n’avait rien dit, mais je connaissais déjà son jugement : trop distrait. Trop loin.
Et il avait raison.
Je n’avais pas entendu la moitié des requêtes. Je n’avais retenu ni les visages, ni les mots. Je m’étais contenté de répondre, par réflexe, pendant que mon esprit dérivait ailleurs... Vladis.
J'annonçai à mon père que Tiberius viendrait ce soir. Mon père serait absent ce soir, mais il en fut heureux que Tibérius vienne – pas d'un bonheur d'ami, mais d'un bonheur d'homme d'affaires. Quintus Aelius Paetus, le père de Tiberius, était influent, et mon père avait toujours des faveurs à demander ou à donner. À Rome, les liens d'amitié n'étaient que des chaînes dorées. Encore fallait-il savoir les faire tinter au bon moment.
Ce jour-là, je l’ignorais encore, mais ces chaînes me serreraient le cou quatre jours plus tard.
Je quittai l’atrium, traversant la domus comme une ombre. Les esclaves s’inclinaient sur mon passage, mais je ne les voyais pas. Je ne voyais que la lumière du dehors, la clarté qui frappait les mosaïques du péristyle, la chaleur déjà lourde sur la pierre.
L’hortus était là, surplombé par la galerie.
Et elle aussi. Claudia. Elle se tenait au-dessus de la cour, drapée dans sa stola. Ses doigts effleuraient la balustrade, ses yeux fixés sur l’espace d’entraînement où les Daces s’exerçaient sous les ordres de Beryllus, le magister syrien.
Je m’arrêtai à l’ombre d’une colonne.
Elle ne m’avait pas vu.
Vladis était au centre de son regard, la peau luisante de sueur sous le soleil.
Claudia ne clignait pas des yeux. Elle regardait mon Vladis.
— Plus vite ! aboya le Beryllus, le son du hortus raisonnant jusqu'aux colonnes.
J’attendis un instant, comme pris dans une étreinte invisible, puis je m’avançai dans l’hortus. Les sandales crissant sur le gravier. Le magister syrien s’inclina, bas et servile.
— Filius Domini, murmura-t-il.
Je ne lui répondis pas.
Je jetai un regard furtif vers la galerie. Claudia avait disparu.
Mes quatre Daces étaient toujours là, dans la cour, nus, leurs corps brillants sous la sueur alors qu’ils s’entraînaient.
Vladis était au centre, sa peau bronzée luisant sous le soleil, chaque muscle roulant sous l’effort comme des vagues sous une tempête. Il soulevait la pierre avec une grâce qui n’appartenait pas à un simple esclave. Ses bras se mouvaient avec une fluidité presque surnaturelle. Mes yeux se fixèrent sur lui, et une chaleur brûlante m'envahit le ventre. J'étais venu pour lui, pour le voir, j'avais attendu ce moment pendant tout le salutatio.
Zalmo, lui, peinait. Son corps, affaibli par la privation de nourriture, semblait sur le point de céder. Sa respiration était forte, irrégulière, comme celle d'un animal traqué. Il ne tiendrait pas longtemps.
Son dos était zébré des marques des coups de fouet.
Il ralentit.
Le fouet de Beryllus claqua sur lui, net et précis. Une nouvelle trace rouge marqua son dos, vive et brûlante le long de sa colonne vertébrale.
Zalmo trébucha sous l'impact, chutant lourdement au sol. Son visage s’écrasa dans la poussière. La terre s'infiltra dans ses plaies, dans ses cils, sur sa lèvre fendillée. Il respirait fort, haletant, comme un animal traqué, épuisé.
Je m'approchai de lui, mes sandales frôlant son visage.
— Relève-toi, Zalmo, lui ordonnai-je froidement. Je n'ai pas dit que tu pouvais arrêter.
Zalmo se redressa lentement, les yeux pleins de haine, mais aussi de résignation. Il me regarda droit dans les yeux. Je souris. Satisfait. Il tenait encore.
— Continue l'entraînement, lui dis-je d'un ton sec.
L'entraînement reprit. Je les observais, les yeux rivés sur Vladis.
Puis, d’un geste, je fis signe à Beryllus.
— Ils se sont suffisamment entraînés, dis-je sans émotion. Ils peuvent commencer leur travail de la journée.
Je sortis de l’hortus, l’esprit encore troublé par l’image de la beauté de Vladis et l'excitation de la souffrance que j'infligeais à Zalmo.
Mes sandales frappaient le sol avec une régularité presque apaisante, tandis que je traversais les couloirs de la domus.
Je me dirigeai vers l’atrium, quand, au détour d’une colonne, je tombai nez à nez avec Claudia.
Elle était là, immobile, sa stola de lin drapée autour de ses formes gracieuses, ses yeux fixés quelque part au loin, comme si elle cherchait à capter quelque chose au-delà du monde immédiat.
Lorsqu’elle m'aperçut, elle esquissa un sourire, mais il n’atteignit pas ses yeux.
Je m’arrêtai un instant, un peu incertain, et la regardai.
— Lucius, tu viens d’assister à la fin du salutatio, n’est-ce pas ?
Sa voix douce masquait mal une curiosité calculée, comme si elle cherchait à sonder mon état plus qu’à entamer une véritable conversation. Je hochai la tête.
— Je me demandais…
Elle s'interrompit, pesant ses mots, avant de reprendre.
— Tes Daces… ceux que notre père t'a offerts hier… ils sont robustes, n’est-ce pas ?
Je haussai un sourcil. Ma sœur était manipulatrice, je le savais, mais elle sur-estimait son art. Elle ne comprenait pas que je la voyais parfaitement. La perfidie dans ses yeux ne m’échappait pas.
— Oui, répondis-je, sobre, mon ton dénué d’émotion.
— Je pensais qu’ils pourraient m’aider dans certains travaux.
Je la scrutai un instant. L’innocence feinte ne m’échappait pas. Elle avait bien du courage, mais c’était une erreur de me penser naïf.
— Des travaux ? demandai-je, feignant l’étonnement. Les esclaves de la domus peuvent accomplir cela, non ? Pourquoi as-tu besoin de mes Daces ?
Un éclat d’hésitation traversa son regard, mais elle s’empressa de réagir, sa réponse prête.
— Les autres esclaves sont déjà occupés avec les tâches quotidiennes. Et puis, il y a certains objets dans mes appartements qui nécessitent une force particulière.
Elle marqua une pause, comme pour s'assurer que ses mots faisaient bien mouche.
— Peut-être, juste un. Je pensais à Vladis. Il serait adapté à ce genre de travail.
Elle croyait vraiment qu’elle pouvait me manipuler aussi facilement. Ce jeu était risible, et je n'avais aucune intention de la laisser gagner. Mais je me contentai de sourire intérieurement. Elle se croyait plus subtile qu’elle ne l’était. Le fait même qu’elle pense que je ne le vois pas prouvait son manque de finesse.
— Vladis, effectivement, est robuste et pourrait être efficace pour déplacer des objets lourds, répondis-je d’un ton presque détaché.
Je vis alors un éclair d’enthousiasme traverser ses yeux. Elle s’était cru plus maline que moi, mais elle ne voyait pas la vérité dans mes regards. Elle pensait l’avoir manipulé. Idiote. Je n’étais pas dupe.
— Merci, Lucius. J’apprécie beaucoup ton aide.
Son sourire s’adoucit, elle s’exprima avec une feinte reconnaissance.
— Tu es toujours d’une grande efficacité.
Je lui répondis par un simple signe de tête, un geste sobre, lui laissant croire qu’elle avait gagné.
Elle repartit avec une satisfaction qu’elle ne parvenait pas à dissimuler. Je partis en direction de l’atrium, la laissant à ses pensées et à ses subterfuges. Rien ne serait aussi simple qu’elle l’imaginait.

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