Chapitre XIV : Quod Labia Confitentur

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Hora quinta
Vers 10h30

J’arpentais mes appartements, incapable de rester en place. Je m’étais allongé, relevé, puis allongé de nouveau, comme si mon corps lui-même refusait l’attente.
Chaque bruit dans le couloir me faisait tourner la tête.
J’attendais.

J'avais donné des instructions précises à l'intendant.

Soudain, des pas approchèrent dans le couloir. Mon souffle se fit plus lourd, plus rapide, comme si tout mon être avait attendu cette minute depuis des heures. Il arrivait. Enfin.

Vladis.

Il avait été lavé après l’entraînement et préparé pour moi. Les trois autres passeraient la matinée à porter des amphores, à déplacer des blocs de pierre, occupés aux travaux physiques que leur robustesse leur valait d’accomplir. Mais lui… lui serait ici. Avec moi. Pour moi.

Avant que je ne me rende aux thermes, où je devais être vu, présent, irréprochable – un masque de marbre sur un visage de cendre.

Il entra, et s’arrêta.

Nu. Droit. Silencieux

La lumière glissait sur son corps avec une lenteur sensuelle, révélant chaque ligne de son corps. Je ne me lassais pas de ses épaules larges, de son torse sculpté, de cette force contenue. Je m’approchai de lui.

Je laissai mes doigts glisser lentement sur sa peau. Sur son dos, deux marques rouges. Deux traces fraiches du fouet se superposaient, encadrant celles, plus légères, de la veille.

La veille, il avait ébréché une amphore, m'avait-on dit. Et pour cela, il avait été puni. Il le fallait bien. On l’avait fouetté avec un flagellum — ces lanières souples, tannées dans du vin et de la cendre, qui brûlaient sans déchirer. Des marques subtiles, éphémères, disparaissant en deux ou trois jours. Parfaites pour les punitions quotidiennes.

Mais les deux traces d'aujourd'hui étaient plus larges, plus gonflées. Beryllus, avait utilisé un lorum — un fouet de cuir épais et tressé, capable d’infliger une douleur plus vive, sans rompre la peau. Des marques nettes, rouge vif, qui mettraient quatre ou cinq jours pour s'effacer.

Il y avait un troisième type de fouet : Le scutica. Lui, c'était une autre histoire. Un fouet aux lanières épaisses, parfois renforcées de plomb ou d’os, avec une poignée lourde. Lui, il arrachait la chair comme un couteau émoussé, laissant des stries sombres et boursouflées — des marques qui ne disparaissaient pas. Un instrument de douleur pure, réservé aux punitions les plus sévères. Ce fouet, je le réservais à d’autres esclaves, à d’autres moments, à d’autres décisions. S’il devait un jour toucher l’un de mes Daces, ce serait moi qui en déciderais. Moi seul.

— Le magister t’a fouetté ce matin ? demandai-je.

— J’ai ralenti deux fois pendant l'entrainement, répondit-il simplement.

Sa voix était stable. Trop stable.

Je restai un instant silencieux.

Une partie de moi se réjouissait de ces marques. Elles étaient la preuve de mon pouvoir sur lui. Elles brillaient, rouges et fraîches, comme un sceau apposé sur sa chair. Mais une autre partie de moi regardait son dos avec tendresse. Et ces mêmes marques me déchiraient de l'intérieur. Je voulais prendre sa souffrance, la retirer, l'effacer. Tout se mêlait dans une danse étrange, où le pouvoir se confondait avec l'amour, où le désir et la douleur s’entrelacaient, où chaque cicatrice était à la fois un affront et une caresse.

— Assieds-toi, ordonnai-je en désignant le lit.

Il hésita, juste une seconde, puis obéit, s’asseyant sur le bord du lit, le dos raide, comme s’il s’attendait à une punition.

Je m’approchai de la table où reposaient mes fioles d’onguents et de crèmes. J’en choisis une – un mélange d’huile d’olive, de cire d’abeille et de résine. Je l’ouvris, et l’odeur herbacée emplit l’air.

— Penches-toi, dis-je.

Il obéit, le torse tendu vers l’avant, les mains posées sur ses genoux. Je trempai mes doigts dans l’onguent, sentant leur chaleur se mélanger à la fraîcheur de la crème.

Quand mes doigts touchèrent sa peau, il tressaillit, juste une seconde, avant de se raidir. Je commencai à étaler l’onguent sur les marques, lentement sentant les muscles de son dos se contracter sous mes doigts.

— Le fouet t'a fait mal ? demandai-je, la voix trop basse.

— Non, murmura-t-il.

Je savais qu’il mentait.

Je continuai d’appliquer la crème, méthodiquement. Puis je déposai des baisers sur ses deux marques, comme pour les faire disparaître. Alors même que c’était Beryllus — et donc moi — qui les lui avions infligées.

Je me levai alors, les mains frémissantes, et m’éloignai pour prendre un plateau posé sur une table voisine. Dessus, quelques figues séchées et des raisins frais, dans une coupe d’argent. L’argent brillait sous la lumière, comme un miroir de ce que je ne pouvais pas nommer.

Je revins vers lui, ma main toujours légèrement tremblante alors que je tenais les raisins et les figues. Mon cœur battait trop fort, et l’air semblait épais autour de moi, chargé de tout ce que je ne disais pas.

Je tendis un raisin entre mes doigts et le plaçai délicatement près de ses lèvres. Il me regarda, ses yeux se noyant dans les miens. Il hésita, puis ouvrit lentement la bouche, accueillant le fruit que je lui donnais. Le jus sucré glissa sur sa langue, et je me surpris à en ressentir la sensation, comme si je me nourrissais aussi d’une autre manière – une manière que je ne pouvais pas définir.

Je lui tendis une figue, mes doigts effleurant sa bouche lorsqu’il la prit. La peau de la figue, chaude et douce, glissa sur ses lèvres avant qu’il ne la mange. L’air entre nous devenait presque suffocant, et l’intimité de cet instant – de nourrir le garçon qui m’était tout à la fois si proche et si lointain – me bouleversait d’une manière que je n’avais pas anticipée.

Il s’approcha de moi, alors que je lui offrais cette nourriture avec une lenteur presque divine. Chaque mouvement, chaque respiration semblait lourd de sens. Vladis n’était plus seulement un esclave. Il était le centre de mon monde, et je n’arrivais plus à déchiffrer si ce que je ressentais était de l’amour ou du désir. Peut-être que tout cela se mêlait – que la douleur que j’avais causée, puis la douceur de ces gestes, formaient une spirale que ni l’un ni l’autre ne pouvions plus arrêter.

Je déposai un dernier raisin sur ses lèvres, et cette fois, avant qu’il ne le mange, je fermai les yeux. Mon cœur s’emballa sous le poids de ce que je voulais lui dire, mais que je n’avais pas encore su formuler.

Et alors, incapable de m’en empêcher, je m’approchai, mes mains toujours tremblantes. Le goût de ses lèvres, la douceur de sa peau, tout en lui m’appelait. Je n’en pouvais plus. Il n’y avait plus de place pour le contrôle, plus de place pour la raison.

Je pris son visage entre mes mains, le forçant à lever les yeux vers moi. Et, sans plus de pensée, sans plus d’hésitation, je l’embrassai. Pas juste un baiser de pouvoir, non. Aussi un baiser de tendresse. Un baiser à la fois désespéré et tendre, chargé de tout ce que je voulais lui dire sans mots, de tout ce que je ressentais sans pouvoir l’exprimer autrement.

Ses lèvres étaient douces, mais son corps, lui, restait tendu, hésitant. Mes lèvres se posèrent sur les siennes avec une urgence irréfléchie. Et c’était plus qu’un baiser. C’était une déclaration. Un acte irréversible, où chaque battement de mon cœur hurlait son nom.

Vladis était ma faiblesse, mon désir, mon obsession. Ce n’était plus simplement de la domination. C’était de l’amour. C’était de la folie.

J’étais perdu.

Ses lèvres répondirent. Elles s'ouvrirent sous les miennes, chaudes, vivantes. Sa respiration se mêla à la mienne, et l'instant sembla se détacher du monde, suspendu, comme arraché au temps lui-même. Sa langue effleura la mienne d'abord avec hésitation, puis avec une assurance plus sûre, comme s'il cessait enfin de lutter.

Nos mains parlèrent là où nos voix se taisaient. Ses doigts glissèrent sur ma nuque, les miens descendirent le long de ses flancs, comptant ses côtes, ses cicatrices, chaque parcelle de cette peau que je haïssais d'aimer autant.

Nous nous embrassâmes, comme si tout autour de nous s'effaçait, perdait consistance, sens, mémoire. Il n'y avait plus que nous.

Et dans ce « nous », il y avait déjà la fin de tout ce que j'avais été.

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