Chapitre XV : Inter Frigus et Calor

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Hora septima
Vers 13h

Le ciel était une braise au-dessus de Rome, et chaque pas vers les thermes me pesait comme une condamnation. Mes jambes étaient encore tremblantes, ma peau marquée par ses doigts, par ses lèvres, par son souffle contre ma nuque. La chaleur du jour se mêlait à la chaleur de mon corps, et chaque geste semblait déchirer la distance entre ce que j'étais et ce que j'avais fait.

Les colonnes du Capitole se penchaient vers moi, comme si elles avaient vu, comme si elles savaient. Leurs ombres s'allongeaient, accusatrices, tandis que le marbre retenait son souffle, conscient de la fracture qui me dévorait. J'avais pris Vladis. Mais pas comme un maître prend son esclave. Pas comme un Romain prend son butin. Non. Comme un amant.

J'avais connu d'autres garçons avant lui. Des esclaves. Des corps dociles. Des jeux de pouvoir où je prenais sans donner. J'avais même essayé une fille, une fois – une expérience froide, sans saveur, comme mâcher de la cire. Mais lui… Lui, c'était différent. Il n'était pas simplement un corps à posséder, un homme à dominer. Il était ce que je n'avais jamais su chercher : l'amour. Le vrai. Une force qui m'avait envahi sans prévenir, une émotion qui m'échappait, qui m'engloutissait, loin de la domination, loin du simple plaisir charnel.

Mon corps portait encore son odeur – cette sueur salée, ce miel amer de sa peau, ce goût de raisin et de cendre sur mes lèvres. Chaque pas vers les thermes était une trahison de plus, une comédie jouée devant une ville qui ne devrait jamais savoir. J'avais enfoncé mes doigts dans ses épaules, j'avais goûté la chaleur de sa bouche, j'avais entendu ses gémissements étouffés contre mon cou – et lui, il m'avait rendu chaque souffle, chaque frisson, chaque coup de désir, comme une lame enfoncée dans ma poitrine.

Un esclave grec me suivait, portant mes affaires pour les thermes — huiles, strigile, linge — comme un rappel muet de qui j’étais supposé être.

Je franchis le seuil, et l’air chargé de vapeur me frappa comme une insulte. Tout ici était faux : les rires polis, les corps luisants d’huile, les conversations sur les dernières victoires de Trajan. Tout, sauf la brûlure qui me rongait de l’intérieur.

Le tepidarium m'accueillit comme un mensonge de plus. Cette salle tiède, entre le frigidarium glacé et le caldarium brûlant, était une hésitation de pierre et de vapeur. Comme moi, suspendu entre ce que j'étais et ce que je devais être. Je sentais la chaleur tiède me pénétrer, mais elle ne suffirait pas à me purifier. Tout était encore là : l’odeur de Vladis, les marques de son corps sur le mien, l’écho de sa respiration dans mes veines.

L'esclave grec déposa ses affaires sur une banquette de marbre. Je fis un geste vague. Il comprit. Il se retira dans l'ombre, patient, invisible, comme doit l'être un esclave bien dressé. Je l’ignorai. Je n'avais plus de place pour cela aujourd'hui.

Je commençai par me dévêtir lentement. Ma tunique collait encore à ma peau, imprégnée de sueur — la sienne, la mienne, mêlées. Je la fis glisser sur mes épaules. L’air tiède caressa les marques laissées par ses doigts sur mes bras, mes flancs. Je les vis. Je les touchai. Je souris, malgré moi. Ces marques, ce souvenir…

Puis je m'assis sur le bord du bassin tiède. Je ne me baignai pas tout de suite. Ce n'était pas l'usage. Le tepidarium n'était pas un bain, mais une transition. On y venait pour ouvrir les pores, habituer le corps à la chaleur qui viendrait ensuite, plus violente, dans le caldarium.

L'esclave grec revint, le flacon d'huile à la main. Je refusai d'un signe de tête. Je ne voulais pas d'huile aujourd'hui. Je ne voulais pas qu'on me touche. Pas après lui.

Je restai là, immobile, le dos contre la paroi tiède. La vapeur embuait mes yeux. Autour de moi, d'autres corps — des sénateurs ventrus, des chevaliers aux muscles durs, des affranchis parvenus — s'étalaient sur les banquettes, parlaient fort, riaient, négociaient. Leurs voix résonnaient sous les voûtes, mêlées au bruit de l'eau qui gouttait quelque part. Je n'y prêtais pas attention. Rien n'avait de sens. Tout était devenu flou, comme si Rome elle-même s'effaçait, figée dans une réalité parallèle à la mienne.

Je pensais à Vladis. À sa nuque. À la façon dont il avait gémi, les dents serrées, comme s'il avait honte de prendre son plaisir. Comme moi.

Le tepidarium me garda longtemps. Plus longtemps que nécessaire. Quand enfin je me levai, je me dirigeai vers le caldarium, vers la chaleur violente qui me brûlerait la peau — mais pas la mémoire.

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