Chapitre XVIII : Convivium - Le banquet

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Hora nona
Vers 15h30

En rentrant des thermes, je franchis le seuil de la domus et pénétrai dans le péristyle. Claudia arpentait la galerie, sa stola de lin blanc serrée dans une main nerveuse, les doigts blanchis sous l’étoffe, comme si elle cherchait à contenir une impatience prête à déborder.

— Lucius, dit-elle avec une pointe d’agacement, j’étais passée prendre Vladis. L’intendant m’a dit que tu avais donné l’ordre qu’on ne me le remette pas cet après-midi.

— Il était occupé, répondis-je en feignant l’indifférence, un sourire en coin aux lèvres.

— Occupé à cueillir des fruits ? s’exclama-t-elle, les sourcils froncés. N’importe lequel de mes esclaves aurait pu s’en charger.

Je haussai légèrement les épaules, amusé par son agacement.

— Et Beryllus aurait pu déplacer tes meubles. Il a la même force que mes Daces.

Elle me fixa, les yeux étincelants, puis son ton devint plus tranchant, comme une lame qui sort de son fourreau.

— Tu avais dit que tu me le prêterais.

— Je le ferai, répondis-je calmement, sans ciller.

Son regard se durcit, comme une lame de gladiateur polie pour le combat.

— Quand ? insista-t-elle, les yeux étincelants comme des braises.

Un silence pesant s'installa entre nous, lourd comme les nuages d'orage au-dessus des toits de Rome. Je laissai ce silence s'étirer, le temps que l'écho de ses mots se répercute entre les colonnes de marbre numidique.

— Quand je le jugerait nécessaire, répondis-je enfin, le ton glacé, mes yeux ne la quittant pas.

* * *

Notre journée de travail s’acheva plus tôt que la veille. Un silence inhabituel s’installa parmi nous et nous échangeâmes un regard étonné, les sourcils froncés.

On nous conduisit vers les thermes privés de la domus. Pas ceux que les maitres utilisait, non — ceux, plus petits et sombres, réservés aux esclaves, près des cuisines, là où l’air était chargé d’odeurs de suie et de graisse. Des serviteurs nubiens, leurs peaux luisantes sous la lumière tremblotante des lampes à huile, nous attendaient avec des éponges rugueuses, des strigiles en bronze et des huiles bon marché.

On nous lava à l’eau, puis on nous frotta avec des cendres pour enlever la sueur et la poussière. Enfin, on nous aspergea d’une eau vinaigrée qui nous piquait les yeux et la peau, comme on astique des statues avant de les exposer.

— Pourquoi tout ça ? murmura Taris, les dents serrées.

— Le dominus reçoit ce soir, répondit un serviteur en riant, ses dents brillants dans l’ombre. Il veut que vous soyez… présentables.

On donna à manger à mes trois compagnons mais on ne me donna rien. Cela faisait maintenant une journée complète que je n'avais rien eu le droit de manger.

Lorsque les esclaves nubiens tournèrent la tête, Taris me tendit son morceau de pain derrière le dos des gardiens.

Je le déchirai avec les dents. Il était sec. Rassis. Mais il me sembla être le meilleur pain de ma vie.

Puis on nous oignit de nouveau. Cette fois avec une huile qui sentait le thym et le poisson séché — une odeur bon marché, celle des esclaves. On nous coiffa aussi, peignant nos cheveux en arrière avec des doigts tremblants. Dacius, lui, avait les cheveux trop courts pour qu'on les arrange. On lui passa simplement un linge humide sur la nuque.

— On dirait qu'on nous prépare pour le marché, grogna Dacius, les poings serrés, ses jointures blanchissant sous sa peau tannée.

Personne ne rit.

On ne savait pas encore qu'on allait être exhibés comme des bêtes de foire.

* * *

J’attendais l’arrivée de Tiberius dans l’atrium, adossé à une colonne de marbre.

Le soleil dorait les fresques, où Achille et Hector semblaient encore s’affronter sous mes yeux. J’avais ordonné que le triclinium fût préparé avec soin : les esclaves avaient dressé les lits, disposé les coussins de pourpre et d’or, et les odeurs de la cuisine — viande rôtie, garum, miel et poivre — commençaient déjà à imprégner la maison.

Mon père était absent, retenu hors de la domus. Ce soir, c’était à moi d’en tenir la place.

Quand Tiberius arriva, je le saluai d’un sourire mesuré.

— J’ai hâte de voir ces esclaves daces dont tu m’as tant parlé, dit-il sans détour.

Nous nous dirigeâmes vers le triclinium. La pièce s’ouvrait sur le péristyle par des volets entrouverts ; l’air du soir y glissait doucement, mêlé au chant discret des premiers grillons. Les lampes à huile projetaient des ombres mouvantes sur les murs, animant les fresques d’une vie incertaine.

Je pris place sur le lectus medius — le lit central, réservé au maître de maison en l’absence de mon père. Tiberius, en tant qu’invité d’honneur, s’installa sur le lectus summus, à ma droite. Claudia, vêtue d’une stola de soie bleue brochée d’argent, s’allongea sur le lectus imus, à ma gauche.

L'intendant entra alors. Derrière lui, mes quatre esclaves daces avançaient en silence. Ils étaient nus. Leurs corps brillaient sous la lumière des lampes, luisants d'huile, comme des statues de bronze fraîchement polies. Ils regardaient le sol, un mélange de respect et d'humiliation. Sauf Zalmo, qui me jeta un regard défiant. Il était affamé. Mais il ne pliait pas. Il y avait de la rage en lui.

Tiberius écarquilla les yeux. Un sourire lent, presque gourmand, lui étira les lèvres.

— Par Jupiter…, murmura-t-il. Tu ne m'avais pas dit qu'ils étaient aussi… impressionnants.

Je ne répondis pas. Mon regard était fixé sur Vladis.

Tiberius se leva. Il s'approcha des quatre Daces, traînant les pieds sur le marbre. Il s'arrêta devant Vladis. Sans hésiter, il tendit la main et effleura son épaule

— Regarde-moi ça…, murmura-t-il, ses doigts suivant lentement le sillon de la marque. On dirait que les dieux eux-mêmes ont sculpté ce torse.

Il tourna la tête vers moi, un sourire en coin.

— Tu permets ?

Je haussai les épaules, feignant l’indifférence. Mais mon cœur battait plus vite.

Tiberius passa une main dans les cheveux blonds de Vladis, en éprouvant leur texture, comme on juge une matière précieuse. Puis sa main glissa le long de sa nuque, s’attarda un instant sur sa poitrine.

Vladis ne broncha pas.

Mais je vis sa mâchoire se tendre. Ses poings se serrèrent, à peine, contre ses cuisses.
Et les miens aussi.

— Très joli, souffla Tiberius. Vraiment très joli.

Claudia, qui avait jusque-là observé la scène avec un calme étudié, serra soudain sa coupe de vin.

— Tu as l’air de bien t’amuser, Tiberius, dit-elle d’une voix douce, mais traversée d’une ironie plus dure. As-tu oublié que nous sommes ici pour dîner, et non pour palper les biens d’autrui ?

Tiberius rougit légèrement, mais ne s’arrêta pas. Il passa à Dacius.

Moi, je portai ma coupe à mes lèvres pour dissimuler mon visage.

* * *

L’invité passa à Dacius, l’inspectant comme on examine une marchandise. Ses doigts glissèrent sur ses bras, évaluant sa force, puis s’attardèrent sur son torse, comme s’il cherchait des défauts. Dacius baissa les yeux, honteux, les joues en feu. Je le vis serrer les poings. Il ne disait rien. Il ne pouvait rien dire.

Puis ce fut le tour de Taris. Je vis ses mains trembler quand Tiberius lui souleva le menton pour mieux voir son visage. Je sentis les larmes monter dans les yeux de mon frère. Et je vis le plaisir — le plaisir cru, presque bestial — que ces larmes provoquaient dans le regard de l'invité. Ses yeux brillaient. Il souriait.

Puis ce fut mon tour.

Il s’approcha de moi. Ses doigts glissèrent sur mon épaule, puis descendirent le long de mon bras.

— Celui-là, c’est le rebelle à mater, c’est ça ? demanda-t-il à notre maître, un sourire moqueur aux lèvres.

Je sentis ses doigts froids sur ma peau brûlante de fièvre et de faim. Je ne répondis pas. Je le fixai, droit dans les yeux. Il ne savait pas ce que cela me coûtait. Malgré le morceau de pain rassis, la faim me tordait les boyaux, et mes jambes tremblaient sous mon poids. Mais je ne baissai pas les yeux. Pas même quand ses doigts effleurèrent mon dos, là où les marques du fouet zébraient ma peau.

— Il est têtu, répondit notre maitre, d’une voix neutre, mais avec une pointe de défi dans les yeux. Mais la souffrance aura raison de sa fierté. C’est une question de temps.

Tiberius rit, comme si c’était une blague.

— C’est bien ça, les Daces. Des bêtes de somme avec des cœurs de lions.

Je fermai les yeux un instant. Dans ma tête, j’étais de retour dans les montagnes des Carpates, libre, avec le vent dans les cheveux et une épée à la main. Pas ici. Pas nu, comme un objet de curiosité. Pas affamé, comme un chien qu’on a oublié de nourrir.

Quand j’ouvris les yeux, Tiberius avait déjà tourné le dos. Il avait fini son inspection. Pour lui, nous n’étions plus que des meubles dans la maison de Lucius. Des meubles qui respiraient.

Mais moi, je me jurai une chose : un jour, ce serait lui, le nu. Lui, le humilié. Lui, l’affamé. Et ce jour-là, je serais là pour le regarder dans les yeux.

Sans baisser les miens.

* * *

L’inspection des esclaves terminée, nous commençâmes le repas. J’avais ordonné qu’on les fasse rester debout près des colonnes, immobiles, pour notre plaisir visuel pendant tout le repas. Leur présence était comme une épice de plus à ce festin : un rappel de notre pouvoir, de notre supériorité.

Pourtant, quand je vis Vladis ainsi exposé, désirable sous les yeux de Tiberius et de Claudia, une colère sourde m’envahit.

— Ils sont vraiment très bien, tes esclaves, dit Tiberius en se servant une coupe de vin. Et je n’avais jamais vu un Dace blond comme celui de gauche. Il est vraiment… très beau.

Je levai ma coupe vers mes lèvres, les yeux toujours fixés sur Vladis. Oui, il était beau.

Je hochai la tête simplement

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