Chapitre XIX : Dominorum Delectatio - Le divertissement des maîtres
Hora duodecima
Vers 18h
Le repas s’était déroulé sans accroc. Tiberius et Claudia s’étaient régalés du festin, mais aussi du spectacle de mes quatre esclaves, surtout de Vladis, dont la peau luisante sous la lumière des lampes attirait irrésistiblement les regards. Même les serviteurs, en apportant les plats, ne pouvaient s’empêcher de lever les yeux vers lui.
Les derniers plats furent emportés, et les coupes de vin furent remplies.
L’atmosphère, déjà lourde de désir et de tension, se chargea davantage encore. Tiberius, repu de nourriture mais non de spectacle, s’étira sur son lectus avec un sourire satisfait qui trahissait ses attentes.
— Un bon repas mérite un divertissement, déclara-t-il en essuyant ses doigts avec un linge de lin. Qu’en dis-tu, Lucius ?
Je posai ma coupe, l’idée me séduisait.
— Les Daces sont des guerriers, répondis-je, un sourire en coin. Ils savent se battre. Un combat entre eux serait... divertissant.
Et puis, cela me donnerait l’occasion de voir Vladis en mouvement, sous l’effort, sous la sueur. Une pensée que je ne repoussai pas et qui éveillait en moi des sensations à la fois troublantes et familières.
— Suivez-moi, dis-je en me levant. Le péristyle sera l'endroit idéal pour cela.
Nous quittâmes le triclinium. Les Daces, nus et impassibles, nous suivirent.
Le crépuscule s’installait et le péristyle baignait dans la lueur dorée des lampes suspendues aux colonnes. L’air était chargé de parfums — jasmin, rose, terre humide. Le sable que j’avais fait répandre absorbait déjà les premiers pas.
— Ici, dis-je en désignant le centre de la cour. C’est ici que vous combattrez.
Nous nous installâmes sur les bancs de marbre, Tiberius, Claudia et moi, dans l’attente du spectacle. Autour de nous, les murs couverts de fresques célébrant les victoires de Rome observeraient la scène avec nous, témoins muets de ce jeu privé.
Claudia se redressa légèrement, un éclat froid dans les yeux.
— Il faut mettre quelque chose en jeu, sinon ils ne se donneront pas pleinement, dit-elle.
Tiberius parut réfléchir un instant, puis un sourire lent, presque carnassier, étira ses lèvres.
— Une nuit avec une belle esclave pour chaque vainqueur, proposa-t-il… ou bien le fouet pour les perdants.
Mon cœur fit un bond. Une esclave ? Non. Je chassai aussitôt cette idée. Il n’était pas question de laisser Vladis passer entre d’autres mains. En le plaçant face à Taris, il gagnerait. L’issue ne faisait aucun doute.
— Le fouet pour les perdants sera bien plus divertissant, répondis-je, d'une nonchalance soigneusement maîtrisée.
Je me tournai vers les esclaves daces, immobiles dans le péristyle. Leur tension était palpable. Leur silence, lourd.
— Dix coups de fouet pour les perdants, annonçai-je d'une voix qui résonna. Zalmo contre Dacius. Vladis contre Taris. Bonne chance.
Un frisson parcourut l'assemblée. Les esclaves échangèrent des regards furtifs, les muscles tendus, prêts à répondre à l’ordre. Zalmo et Dacius se mirent en position les premiers, les poings serrés, prêts à se livrer au combat. Vladis et Taris attendirent leur tour, silencieux.
Tiberius, lui, se frotta les mains, ses yeux brillant de plaisir.
* * *
Dacius se tenait face à moi, au centre du péristyle. Nous étions sur le point de nous battre. Pour divertir les Romains.
Le perdant serait fouetté — ce qui ajouterait à leur divertissement. Le fouet, ça fait mal. Je ne comprenais pas comment le cuir claquant sur un dos nu pouvait être un spectacle. Ces Romains étaient détestables.
— Prêts ? demanda notre maître romain, un sourire froid aux lèvres.
Je hochai la tête. Dacius aussi.
— Que le meilleur gagne, ricana Tiberius.
Nous nous élançâmes. Nous tournâmes l'un autour de l'autre, les yeux rivés, les muscles tendus. Dacius attaqua le premier. Un coup rapide, visant mon épaule. Je l'esquivai de justesse, sentis l'air chaud de son souffle contre mon oreille. J'entendis le craquement de mes jointures quand mon poing s'écrasa dans ses côtes. Il recula d'un pas, les dents serrées, mais ne baissa pas les yeux.
Autour de nous, les trois Romains se délectaient du spectacle.
Dacius se lança sur moi, plus sauvagement cette fois. Je bloquai son coup, sentis la douleur irradier dans mon bras. Mais je ne reculai pas. Je saisis son poignet, le tordis brusquement. Il hurla, mais se dégagea d'un mouvement brusque. La sueur coulait le long de mon dos, mêlée à la poussière. Mes pieds nus glissaient sur le sable.
La journée de privation m'avait affaibli.
Dacius chargea de nouveau. Il me déséquilibra et me fit lourdement tomber au sol, puis positionna son corps sur le mien, me bloquant d'une clé. Il avait gagné.
— Gagnant : Dacius, dit notre jeune maître.
Puis il ajouta
— Va chercher Beryllus. Qu'il amène son fouet. Et faites attacher celui-ci, dit-il en me désignant.
Deux gardes s'approchèrent. Ils me saisirent par les bras, me traînèrent jusqu'à la colonne de pierre au bord du péristyle. Mes poignets furent tirés vers l'arrière, enroulés de cordes rugueuses, puis fixés au-dessus de ma tête. Je me retrouvai face à la colonne, nu, offert. Pieds à terre, immobile.
L'esclave disparut dans l'ombre pour chercher Beryllus.
Le silence tomba. Plus aucun rire. Plus aucun bruit. Seulement le frottement du vent contre les colonnes, et le battement sourd de mon cœur dans ma poitrine. Je fermai les yeux. Dans l'obscurité de mes paupières, je voyais déjà les coups. Je les comptais avant même qu'ils ne tombent. Dix. Je savais qu'ils viendraient. Je savais où. Sur mes épaules. Sur mon dos. Sur mes reins. Chaque zone que l'air frais du soir caressait en cet instant même — une brise légère qui descendait le long de ma colonne vertébrale, comme si l'air voulait toucher une dernière fois ce qui allait être lacéré.
J'écoutai ma respiration. Calme. Trop calme.
Mon corps se tendit malgré moi. Chaque muscle se bandait, anticipant l'impact. Je sentais la corde qui meurtrit mes poignets. Je sentais la pierre froide contre ma poitrine. Et dans mon ventre, une nausée lente, la peur que je refusais de nommer.
Au loin, des pas. Un claquement de sandales sur la pierre. Puis le bruit sec d'un fouet qu'on déroule.
Beryllus arrivait le fouet à la main — un lorum, avec ses lanières de cuir tressé et durci.
— Dix coups, annonça Lucius, la voix calme, comme s’il commandait du vin.
Je respirai un bon coup, les muscles tendus.
Le premier coup fendit l’air. Je sentis le cuir m’atteindre comme une lame, puis une douleur blanche exploser dans mon dos. Un feu liquide me traversa l’échine. Un sifflement m’échappa, malgré moi, et je serrai les poings jusqu’à ce que mes ongles s’enfoncent dans mes paumes, y creusant des croissants rouges.
— Un ! compta Tiberius, amusé.
Le deuxième coup frappa plus bas, là où mes reins cédèrent un peu sous la violence. Je mordis ma lèvre jusqu’à goûter le fer du sang. La douleur irradiait. J'imaginais les visages des Romains derrière moi : souriants, les yeux brillants.
— Deux !
Le troisième coup me fit vaciller. Mes genoux tremblèrent, mais je me raidis. Je ne tomberais pas. Pas devant eux.
— Trois !
Beryllus refrappa au même endroit. Je fermai les yeux une seconde. J'avais mal.
— Quatre !
— Cinq !
Je commençai à haleter, mes muscles se contractant. Je voyais flou, mais je tenais bon. Je me répétais : Tu es un Dace. Tu es un guerrier. Tu ne plies pas.
— Six !
Le fouet siffla encore, et cette fois, je sentis les lanières s’enrouler autour de mes côtes. La douleur explosa, et je lâchai un grognement sourd, involontaire. L'invité rit.
— Sept !
Mes yeux piquaient. La sueur me brûlait, mêlée aux larmes que je refusais de laisser couler.
— Huit !
Je vacillai, mais je ne tombai pas. Mes pieds nus s’agrippèrent au marbre, glissant dans la poussière. Je serrai les dents si fort que j’eus l’impression que ma mâchoire allait se briser.
— Neuf !
Le dernier coup me traversa comme une lame. Je sentis mes jambes flageoler, mais je me raidis. Je ne criai pas. Je ne suppliai pas. Je restai debout, même si mon monde tournait, même si la nausée me submergeait.
— Dix ! annonça l'invité, déçu que je tienne encore.
Un silence s’installa. Puis Beryllus recula, satisfait. Lucius hocha la tête, comme si j’avais passé un test.
Je respirai profondément, les lèvres tremblantes. Mon dos brûlait comme si on m’avait versé du plomb fondu dessus. Mais je souris. Un sourire sanglant, amer.
— Taris contre Vladis annonça notre maître romain.

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