Chapitre XXI : Desideria Tiberii
Les dix coups supplémentaires de lorum sur le dos de Zalmo avaient été un spectacle aussi cruel que fascinant. Les dix premiers, ceux qu’il avait reçus pour sa propre défaite, il les avait endurés en silence, les mâchoires serrées, les poings fermés. Mais les dix suivants, ceux qu’il n’avait pas mérités, ceux qu’il avait reçus à la place de Vladis, avaient été d’un autre ordre. Chaque coup qui s’ajoutait devenait plus douloureux que le précédent : la peau devenait plus tendre, plus vulnérable sous l’assaut du cuir.
Je l'avais observé, immobile, presque hypnotisé par l’intensité de la scène. La manière dont son corps se tendait sous l'impact, comment ses muscles tremblaient sous l’effort de ne pas s’effondrer… C’était presque sensuel. Presque.
Il savait que chaque gémissement, chaque hurlement alimenterait notre plaisir. Alors, il avait résisté. Mais au cinquième coup, donc au quinzième coup en tout, son corps avait trahi sa fierté. Un hurlement sauvage avait fini par s'échapper de sa gorge, un cri primitif. Puis un autre. Et encore un autre. La douleur le dévorait, et il ne pouvait plus se taire. Il avait fini par huler, dépouillée de toute dignité.
Quand le vingtième coup s’était abattu, il s’était affaissé contre la colonne, les genoux tremblants, le front collé au marbre froid. Son dos n’était plus qu’une plaie béante, chaque respiration semblait l’arracher davantage à la vie.
Les gardes s’étaient approchés, l’avaient saisi sans ménagement. Leurs mains rugueuses s’étaient enfoncées dans ses épaules secouées. Ils l’avaient traîné hors du péristyle, comme un déchet, et l’avaient emmené sans cérémonie vers l’ergastulum.
Claudia avait souri, satisfaite par ce spectacle. Tiberius, de son côté, avait ri, amusé par la scène. Quant à moi, j’étais resté silencieux, les yeux fixés sur la porte qui venait de se refermer derrière lui, mon esprit plongé dans une contemplation froide.
Vladis, Taris et Dacius étaient alignés contre le mur du péristyle, immobiles, fixant droit devant eux, figés dans l’observation de ce qu’ils venaient de vivre.
Zalmo emporté hors de notre vue, Tiberius détourna son attention vers les trois autres. Il s’étira langoureusement, les bras croisés derrière la nuque, son regard se posant lentement sur leurs corps nus, luisants sous la lumière des lampes. Il s’attarda sur Vladis. Trop longtemps.
— Tu as de la chance, Lucius, dit-il d’une voix nonchalante, teintée d’une pointe d’envie. Un si beau cheptel…
Je serrai ma coupe un peu trop fort, mes doigts blanchissant sous la pression.
— Je sais, répondis-je, la voix tendue.
— J’ai goûté à beaucoup de plaisirs, continua Tiberius, les yeux pétillants. Mais jamais à un Dace. Surtout pas à un Dace aussi beau, dit-il en désignant Vladis d’un vague geste de menton. Alors ? Tu m’invites à partager tes délices ?
Mon sang se glaça. Une colère froide et brutale me traversa.
— Non, répondis-je, sec.
Tiberius haussait un sourcil, amusé.
— Non ? Soit. Je ne toucherai pas à ton trésor. Il sourit, moqueur. Mais alors, offre-moi une consolation.
Son regard glissa vers Dacius.
— Celui-là. Solide. Endurant. Il devrait hurler magnifiquement.
Je haussai les épaules.
— Prends-le. Je n’en ai pas besoin cette nuit.
Tiberius se leva, s'étira, puis se dirigea vers Dacius. Il s'arrêta devant lui, lui saisit le menton, tourna son visage vers la lumière.
— Toi, dit-il. Tu vas me faire entendre ce que tu as dans les tripes.
Dacius ne broncha pas. Ses yeux restèrent fixés droit devant, indifférent à la provocation.
— Il a du cran, ricana Tiberius. J’aime ça.
Il jeta un dernier regard vers Vladis, plein de regret.
— Dommage pour l’autre. Mais une autre fois, peut-être, dit-il.
Sans attendre, il empoigna Dacius par le bras et l’entraîna à l’intérieur de la villa, riant déjà à l’avance.
Claudia se leva à son tour. Elle s'approcha de moi, posa une main sur mon épaule, ses doigts effleurant ma tunique.
— Tu devrais faire attention, Lucius, murmura-t-elle, la voix douce mais fermement avertissante. Tiberius n'aime pas qu'on lui dise non.
Je hochai la tête, les lèvres serrées.
— Et moi non plus d'ailleurs, ajoute-t-elle.
Elle me planta un baiser sur la joue, un baiser venimeux, puis s'éloigna, laissant derrière elle un parfum de rose et de menace.
Je restai immobile quelques instants. Puis relevai la tête regardant Taris et Vladis droits contre le mur.
— Conduisez Taris à la cella, ordonnai-je aux gardes.
Les gardes obéirent sans un mot, emmenant Taris sans résistance.
Je restai seul avec Vladis, baigné dans la lumière tremblotante des lampes.

Annotations
Versions