Chapitre XXII : Dies Nundinae

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Roma
In prima hora diei ante diem III Idus Apriles
anno ab Urbe condita DCCCLIX.

Rome,
Avant le troisième jour des Ides d’avril, 859 AUC
Aube du 11 avril 106 après J.-C.

Quatre jours s'étaient écoulés depuis le banquet.

Ce matin, comme les précédents, je me réveillai aux côtés de Vladis. La lumière filtrant à travers les volets dessinait des bandes dorées sur son corps nu, allongé contre le mien. Il passa une main sur ma joue, doucement. Puis ses lèvres effleurèrent les miennes, tendres et chaudes, avant qu’il ne se redresse pour m’embrasser plus profondément.

Un frisson me parcourut. Par Hercule, que j'aimais ce garçon.

Taris et Dacius, eux, avaient passé la nuit dans la cella, ce local où dormaient les esclaves. Un endroit inconfortable où l’air était lourd de la respiration de dizaines de corps serrés les uns contre les autres.

Mais un luxe par rapport à l’ergastulum, où Zalmo avait passé toutes ses nuits depuis son arrivée. Il y dormait enchaîné. J’avais choisi des chaînes lourdes, rugueuses, qui lui sciaient les poignets et les chevilles à chaque mouvement.

Après un jour et demi de privation, je lui avais finalement permis de manger. On ne peut pas priver un esclave de nourriture trop longtemps. Sinon, on le tue. Et ce serait dommage. Dommage à cause de sa valeur pécuniaire, mais aussi parce que mort, il ne souffrirait plus. Et une souffrance qui s’arrête est une souffrance gaspillée.

Il existe une limite à ce qu'un esclave peut endurer. L'art, la vraie maîtrise, consiste à pousser les épreuves jusqu'à cette limite sans jamais la franchir. En deçà, la souffrance est trop légère : c'est regrettable. Au-delà, on abîme l'esclave : c'est une erreur. La perfection réside dans cette danse sur le fil, ce fil ténu.

Zalmo, lui, continuait de ne pas baisser les yeux. Je l’avais pris deux fois déjà en quatre jours, et il résistait encore. Alors je continuais à danser. Chaque nuit, chaque jour. Je le laissais guérir juste assez pour lui infliger de nouvelles brimades. Une lente usure, calculée, précise. Un jeu.

Tiberius, lui, s’était délecté du corps de Dacius, mais il demeurait affamé. Depuis quatre jours, il insistait sans relâche pour que je lui prête Vladis. Il semblait obsédé. Et qui ne le serait pas ?

Claudia, en revanche, ne m'en parlait plus. C'était étonnant. Non... inquiétant.

* * *

Aujourd'hui était un jour particulier. Les nundinae. Le jour de marché.

Un cycle de huit jours rythmait la vie de Rome depuis des siècles. À l'origine, les Romains comptaient les jours selon cette cadence — nundinum signifiant « neuvième jour », car nous comptions de manière inclusive. Sept jours de travail suivi d'un jour de marché.

Les paysans descendaient des collines avant l'aube, leurs ânes chargés de légumes, de volailles, de fromages. Les marchands du Forum Boarium préparaient leur bétail, ceux du Forum Holitorium exposaient leurs herbes, et les vendeurs de poissons du Forum Piscarium déballaient leurs prises encore grouillantes. Toute la ville s'animait, plus bruyante que d'ordinaire, plus sale aussi — les ruelles étroites du Subura empuanties par le crottin des bêtes et les épluchures jonchant le sol.

Mais les nundinae n'étaient pas qu'un jour de commerce. Les affaires judiciaires étaient suspendues, les tribunaux fermés, les magistrats inactifs. Les assemblées populaires ne se réunissaient pas. C'était un jour de pause dans le negotium, un jour où le peuple — et les esclaves — avaient un répit relatif.

Dans notre domus, nous appliquions cette tradition. Nos esclaves, après leur petit-déjeuner de pain sec trempé dans de l'eau, auraient une journée où leur charge de travail serait allégée. La plupart profiteraient simplement de cette journée pour se reposer, pour se retrouver entre eux.

Le repos rend les esclaves plus dociles. Une main relâchée se referme toujours plus fermement.

Mais Zalmo, lui, ne bénéficierait pas de cette indulgence.

Pas aujourd'hui. Pas demain. Pas tant qu'il continuerait à me regarder avec ces yeux qui ne baissaient jamais.

* * *

Je m’apprêtais à sortir, suivi de deux esclaves, quand la voix de mon père résonna dans l’atrium.

— Luci !

Je me retournai. Mon père était dans l’atrium, une tablette de cire à la main. Son regard, dur et précis, se levait à peine sous ses sourcils épais. À soixante-trois ans, il conservait cette présence qui suffisait encore à imposer le silence aux esclaves et à faire baisser les yeux aux affranchis.

— Ita, pater, répondis-je respectueusement à mon père.

Il écrivit quelques mots sur la tablette, puis me la tendit.

— Vade ad Sulpicium. Rationes meas ante Kalendas videre volo, dit mon père. Passe chez Sulpicius. Je veux l’état de mes comptes avant les Kalendes.

Je pris la tablette sans un mot.

— In Forum Vinarium, amphoram Falerni cape. Vinum bonum, non faecem illam quam mercatores incautis vendunt, dit mon père. Au Forum Vinarium, fais prendre une amphore de Falerne. Du bon vin, pas ces fonds de jarre que les marchands refourguent aux naïfs.

— Fiet, répondis-je. Ce sera fait.

Son regard resta fixé sur moi un instant. Puis, légèrement — très légèrement — la rigidité de ses traits se relâcha.

— Ne tempus teras. Domus per se non regitur, dit mon père. Ne perds pas ton temps. Une domus ne se gouverne pas seule.

Une pause.

— Servi tui disciplina tenendi sunt.

Je baissai la tête. Je le savais : mes esclaves devaient rester sous ma discipline. Je ne savais pas s’il me rappelait une règle générale, ou s’il me reprochait quelque chose.

— Ita, pater.

Il inclina à peine le menton, signe que l’entretien était terminé.

Je sortis, la tablette serrée contre ma main, tandis que son regard pesait encore dans mon dos.

* * *

En chemin vers le marché, je passai devant la fontaine de Neptune sans m’arrêter.

Le bassin en travertin, fraîchement restauré, recueillait l’eau claire de l'Aqua Virgo — cet aqueduc qui, depuis plus d’un siècle, alimentait les fontaines du Champ de Mars. Des tritons de marbre crachaient des filets d'eau argentés, leurs écailles sculptées encore brillantes sous le soleil matinal.

Des enfants jouaient près des bords, tandis qu’une vieille femme emplissait une amphore.

À ce moment-là, je ne savais pas encore que j’aurai très bientôt besoin de la protection de Neptune.

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