Chapitre XXV : Sous l'olivier
Hora sexta
Vers midi
Je travaillais dans l'hortus.
Les Romains avaient allégé la charge des autres esclaves aujourd'hui. Les esclaves de la domus nous avaient dit que c'était ainsi, les jours de marché. Mais moi, ma charge n'avait pas été allégée. Le jeune Romain m'en voulait parce que je ne baissais pas les yeux quand il me regardait. Alors il s'acharnait sur moi. Et moi, j'encaissais.
Le moment viendrait où je pourrais le tuer. Mais ce moment n'était pas encore arrivé. L'occasion ne s'était pas encore présentée. Nous n’étions là que depuis cinq jours. La patience faisait partie du combat. La patience et l'observation.
Pendant que je travaillais, les trois autres étaient assis sous un arbre, à l’écart. Mon frère était là, près de Vladis. Ils semblaient ennuyés de me voir travailler. Mais ils n'y étaient pour rien. Je ne leur en voulais pas d’avoir baissé les yeux. Enfin, pas vraiment.
Taris était plus fragile que moi. Peut-être parce que je l'avais protégé en grandissant. Sans doute trop. L’adversité forge le caractère, elle endurcit, permet de surmonter les épreuves. Elle rend un homme digne de ce nom. Taris, lui, avait toujours été sensible. Il aimait les belles choses, les arts, les lettres. Notre mère, élevée dans un milieu respecté, avait veillé à ce que nous recevions une instruction soignée. Nous avions appris le thrace, le latin et le grec. Taris y excellait. Moi, je m'en sortais. La chasse, l’entraînement équestre, et les exercices militaires que nous enseignaient les prêtres de Zalmoxis, notre dieu, me convenaient mieux. Taris, lui, n'était pas un vrai guerrier. Mais il faisait la guerre. Pas par choix, par nécessité.
Je me souvint d’une nuit dans les montagnes, un soir de pluie. Taris m'avait dit qu’il n'épouserait jamais de femme. Il m’avait dit qu’il aimait Duras, le fils du forgeron. Je n'avais rien répondu. Juste posé ma main sur son épaule, comme un frère, sans jugement. Le reste ne m’importait pas.
Quelques années plus tard, une lame romaine transperça Duras. Depuis, Taris n'était plus tout à fait le même. Mais le regard qu'il avait quand il regardait Duras… Je le revis lorsque nous fûmes enchaînés avec Vladis et Dacius. Taris regarda Vladis avec ces yeux-là. Les yeux avec lesquels il regardait Duras.
Enchaînés tous les quatre, pour être vendus. Pour un jeune Romain de notre âge qui aimait l'exotisme et voulait de beaux Daces. Pas des Grecs, des Syriens ou des Gaulois. Des Daces. Je n'avais pas compris ce que cela voulait dire... Jusqu'à notre arrivée ici.
Sous l'olivier, Taris était assis à côté de Vladis. Proche. Très proche. Leurs épaules se frôlaient. Taris lui passa une cruche d'eau sans un mot. Leurs doigts se touchèrent une seconde. Taris détourna les yeux.
Difficile de dire si Vladis aimait mon frère, s'il aimait les hommes. Vladis passait ses nuits dans la chambre du jeune Romain. Mais cela ne voulait rien dire : il n'avait pas le choix. Même s'il y avait quelque chose dans l’air entre le romain et lui que je ne savais pas nommer.
Tout cela était trop compliqué pour moi. La chasse, la guerre, les jeux équestres — eux, étaient simples, directs, concrets. Et de toutes les manières, même si Taris aimait Vladis comme il avait aimé Duras... Et si Vladis lui rendait ce sentiment, qu'est-ce que cela changerait ? Rien. Rien du tout. Nous étions enchaînés. Nous étions des esclaves.
Je repensais un instant aux montagnes de Dacie, aux chevaux libres, à cette vie que les Romains nous avaient arrachée, à cette liberté qu'ils nous avaient volée.
Le cuir claqua sur mon dos.
— Tu rêvasses, Zalmo ?
Je me redressai, les dents serrées. Le contremaître romain ricana, son fouet crépitant dans l'air. Je repris mon travail sans un mot.
Il y eut un bruit dans la galerie qui surplombait l'hortus. Le jeune Romain venait de faire une apparition. Il était là, à regarder Vladis. Il resta longuement, sans dire un mot, se contentant de rester dans l'ombre, à observer. Puis, après un moment, il s’éclipsa, sans un geste, comme un spectre.
Le soleil continuait à frapper sans pitié. Et moi, je continuais à travailler. Parce que c’est ça, être un guerrier. Même enchaîné. Même brisé. On ne plie pas. On attend. On observe. Et quand le moment vient, on frappe.

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