Chapitre XXVIII : Les larmes séchées

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Roma
In prima hora diei pridie Idus Apriles
anno ab Urbe condita DCCCLIX.

Rome,
Veille des Ides d’avril, 859 AUC
Aube du 12 avril 106 après J.-C.

La rosée, froide et lourde, collait aux feuilles des oliviers comme des larmes séchées.

Elle glissait sur mes épaules, et sur celles de Dacius, debout à côté de moi. Nous étions alignés devant le mur de pierre. Nous étions deux ce matin. Beryllus se tenait face à nous, son fouet pendaient le long de sa cuisse, les lanières de cuir encore détendues. Pour l'instant.

Je levai les yeux vers le ciel. Pas pour prier. Les Daces ne priaient pas les dieux romains. Mais pour me souvenir. Là-haut, au-delà des nuages, les Carpates se dressaient, éternelles, indifférentes à la honte et aux chaînes. Je fermai les paupières. Pendant une seconde, je sentis le vent des montagnes me fouetter le visage. J'entendis le cri des aigles, planant au-dessus des gorges. Puis un coup de fouet claqua sur le sol, et Rome me ramena à elle.

— Course ! Genoux hauts ! ordonna Beryllus.

Les exercices matinaux commençaient. Ensuite viendrait le travail. Toujours le travail. Toujours la sueur. Toujours la peur au ventre, même quand on la cache.

Dacius m'avait dit qu'un garde était venu chercher Taris à la cella ce matin, à l'aube. Là où Dacius et lui dormaient, serrés contre d'autres esclaves pour se réchauffer. Moi, ma place était toujours l'ergastulum.

On ne savait pas pourquoi ils étaient venus chercher Taris. On ne nous disait rien. Peut-être pour les plaisirs de notre maître. Peut-être pour autre chose. Je ne voulais pas y penser. Mais, en même temps, je ne pouvais pas m'empêcher d'y penser.

Lorsque les exercices furent enfin terminés — les muscles brûlants, la sueur collant la poussière à ma peau — Beryllus nous désigna les tâches du matin.

— Toi, Dacius, les jarres. Toi, Zalmo, les cuisines. On a besoin de bras pour porter les amphores.

Les cuisines.

Je n’y avais jamais mis les pieds. C’était l’antre des esclaves grecs et syriens, ceux qui préparaient les repas du maître, ceux qui goûtaient la nourriture avant qu’elle ne soit servie, ceux qui vivaient dans la chaleur des fourneaux, loin du fouet de Beryllus.

Je poussai la porte de bois.

L’odeur me frappa : le sang, le thym, le cumin, le poivre, la viande qui grésille sur la braise. Un esclave syrien, le visage couvert de sueur, me désigna du menton un tas d’amphores vides près du seuil.

— Celles-là. Dehors. Vite.

Je me baissai pour les prendre.

C’est là que je vis.

Sur le billot de bois, à côté d’une cuisse de porc entamée, un couteau. Pas un grand, pas un glaive. Un petit culter à manche de bois, la lame courte mais solide, un peu ébréchée. L’outil d’un cuisinier.

Le Syrien avait tourné le dos. Il surveillait un chaudron.

Je ne réfléchis pas.

Je saisis le couteau, le fourrageai sous mon subligaculum, à l’intérieur de la bande de tissu. Le manche était encore tiède, l’arme serrée contre ma peau, à l’abri des regards.

Je pris les amphores. Je sortis.

Dans la cour, le soleil tapait déjà fort. Beryllus ne me regarda même pas. Dacius pliait sous le poids d’une jarre.

Je posai les amphores. Je me remis au travail.

Le couteau était contre ma peau. Froid. Tranchant. Silencieux.
Comme une promesse.

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