Chapitre XXIX : Harmonia
Hora sexta
Vers midi
Je rentrai du Circus Maximus.
La tête encore pleine du bruit des chars, des hurlements de la foule, des paroles de mon père.
Je renvoyai Taris à l’hortus pour qu’il y travaille jusqu’à la nuit. Il baissa la tête et disparut. Vladis, lui, me suivit dans ma chambre.
Il referma la porte derrière nous. Le bruit sourd du battant nous isola du reste du monde — du Cirque, des gradins, des regards. Je me tins debout au milieu de la pièce, encore engourdi par les heures passées sous le soleil, la toge collée à ma peau.
Vladis s’approcha sans un mot. Il commença à défaire les plis de ma toge avec une lenteur qui n’avait rien de servile. Ses doigts effleurèrent ma nuque, glissèrent sous l’étoffe, remontèrent le long de mes épaules. Je fermai les yeux.
Je sentis sa respiration contre ma peau. Chaude. Calme. Il déposa la toge sur le lit, puis défit ma tunique. Ses doigts tremblaient à peine. Ou peut-être était-ce les miens.
Il se plaça derrière moi. Ses mains se posèrent sur mes épaules nues, massant lentement, ses pouces s’enfonçant dans les nœuds de mes muscles, remontant le long de ma nuque. Je sentis mon corps se relâcher, mes paupières s’alourdir.
Elles effleurèrent ma nuque. D’abord à peine, comme une question. Je ne reculai pas. Alors il recommença, plus bas, le long de ma colonne vertébrale, ses lèvres chaudes traçant un chemin de chaleur qui effaçait le Cirque, la poussière, les cris, et jusqu’aux mots de mon père.
Je me retournai.
Ses yeux me fixaient. Il ne souriait pas. Il n’avait pas besoin de sourire. Son regard disait tout ce que ses mots ne pouvaient pas dire.
Je passai ma main dans ses cheveux blonds, les enroulant autour de mes doigts. Il pencha la tête, ferma les yeux, et je sentis son souffle s’accélérer contre ma paume. Il était là, offert, vulnérable et invincible, magnifique. Un Dace. Un guerrier. Mon esclave. Mon amour.
Son torse se soulevait au rythme de sa respiration. Ses mains pendaient le long de son corps, les doigts légèrement écartés. Sa verge. Sa verge magnifique était droite et tendue, dressé contre son ventre, la tête luisante d’une goutte qui coula lentement le long de la hampe. Je suivis des yeux son chemin, fasciné, la bouche sèche.
J’aurais voulu me mettre à genoux.
J’aurais voulu prendre son membre dans ma bouche, en goûter la saveur salée, la rouler sur ma langue, sentir son odeur mêlée à la mienne. J’aurais voulu l’entendre gémir sous mes lèvres, sentir son souffle s’accélérer, sa main se poser sur ma nuque, guider mon rythme. L’entendre dire mon nom d’une voix brisée.
Sentir son corps se raidir, puis frémir, puis s’abandonner.
Perdre tout contrôle. Tout. Pour lui.
Mais cela m’était interdit. Un citoyen romain, qui plus est un patricien, pouvait posséder un homme, le pénétrer, le prendre. Mais pas le servir avec sa bouche ni être pénétré.
J’hésitais un instant à franchir cet interdit — comme César, un jour, hésita au bord du Rubicon.
Lui, il traversa. Il brava le Sénat, les lois, la République.
Un jour, moi aussi je traverserai.
Je regardai Vladis dans les yeux, puis m'avança vers lui. Je posai ma main sur sa nuque, l’attirai contre moi, et nos lèvres s’écrasèrent — non, se scellèrent — dans un baiser éperdu, nos langues se cherchant, se mordant, se dévorant. Sa peau contre la mienne. Sa chaleur. Son souffle. Sa main qui descendait le long de mon dos, s’enfonçant dans ma chair.
Vénus elle-même n’avait jamais uni deux mortels avec une telle fureur. Jamais elle n’avait vu deux garçons s'embrasser comme si le monde allait s’écrouler. Jamais elle n’avait senti un désir aussi brûlant, aussi sacré.
Nous nous séparâmes à peine, les lèvres encore collées, haletants, les fronts touchant presque.
— Tu trembles, dit-il.
— Toi aussi, répondis-je.
Il m’embrassa de nouveau, et cette fois, ce furent mes mains qui descendirent le long de son dos, mes doigts qui s’enfoncèrent dans sa chair, mon corps qui se pressa contre le sien. Le faisant tomber délicatement sur mon lit.
Nos corps se pressèrent l’un contre l’autre. Ses main descendirent le long de mon dos, Et nos sexes se rencontrèrent. D’abord un effleurement. Puis un frottement. Doux. Chaud. Humide de sueur. Nos verges glissèrent l’une contre l’autre, se cherchant, s’enroulant presque dans un mouvement lent et irrégulier. Chaque contact faisait monter une vague de plaisir, chaque pression faisait gémir nos bouches scellées. Je sentis son souffle s’accélérer contre ma joue. Il sentit le mien.
Nos hanches bougeaient ensemble.
Et puis, lentement, je trouvai son entrée. Je m’y enfonçai avec la révérence d’un pèlerin entrant dans un sanctuaire qu’il connaît pourtant par cœur — mais qu’il ne cesse jamais de redécouvrir. Et nos corps devinrent un seul, nos souffles un seul chant, nos cœurs un seul rythme. Le plaisir nous submergea, immense et sacré, comme si nous avions trouvé ce que les poètes appellent l’harmonia — cette union parfaite où les corps ne font plus qu’un, et où les âmes, enfin, se reconnaissent.
Vladis…
Mon Dace, mon esclave, mon maître, mon amour.
Je t’aime plus que les lois de Rome, plus que l’honneur des patriciens, plus que la gloire des Césars. Je t’aime comme les Carpates aiment le vent. Un jour, je me libérerai entièrement des chaines de Rome. Et nous serons deux hommes libres sous le même soleil.
Vladis tourna la tête vers moi, ses yeux brillant de larmes retenues.

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