Chapitre XXXIII : Vultus Lapideus
Hora sexta
Vers midi
La matinée s’était écoulée comme l’eau dans une clepsydre, goutte à goutte, inexorablement.
Je me dirigeais vers les thermes de Titus, accompagné d’un esclave de la domus, un Gaulois au regard vide, comme si on lui avait arraché l’âme en même temps que sa terre natale. Il portait mon strigile et mon outre d’huile de cèdre, marchant deux pas derrière moi, comme l’ombre d’un homme qui n’existait plus.
Les rues de Rome bruissaient autour de nous. C’était le deuxième jour des Ludi Cereales, une fête qui s’étirait sur huit jours. Les cris des marchands emplissaient l’air, emplis de l’ivresse de la fête : épis de blé bénis par Cérès, pavots frais cueillis sur l’Aventin. Le cliquetis des sandales se mêlait au son des sistres et des tambourins sacrés, résonnants d’une musique étrangère et envoûtante.
Plus haut, vers le Capitole, un silence solennel régnait. Là-bas, des sacrifices étaient offerts aux dieux pour les Ides. Mais ici, dans les ruelles marchandes, la fête ne s’arrêtait pas.
Je longeai le Forum Boarium, quand un cortège de prêtres voilés traversa devant moi, leurs pas mesurés, leur air solennel. Je m’écartai.
L’esclave gaulois n’était qu’un esclave parmi tant d’autres, un rouage standard dans la domus. Rien à voir avec mes esclaves Daces, qui avaient, eux, une autre vigueur.
Il faudrait que j’apprenne à l’un d’eux à me servir aux thermes.
Mais pas Vladis. Pas lui. Ses mains sur ma peau, dans l’intimité humide des thermes, m’aurait fait perdre le contrôle de moi-même. Et un patricien romain ne perd jamais le contrôle. Pas en public. Pas devant les autres.
Il n’était pas question non plus que ce soit Zalmo. Pas assez docile. Enfin, pas encore. Un loup enchaîné. Chaque jour, je lui infligeais épreuves et humiliations. Il finirait par plier. Un jour. Mais ce jour-là n’était pas encore venu. Et quelque part, sa résistance m’exaspérait autant qu’elle m’excitait
Ce serait donc Taris ou Dacius.
Taris aurait été idéal. Ses doigts fins, agiles, auraient manié le strigile avec la délicatesse d’un scribe traçant des lettres sur du papyrus. Il saurait sans doute lire dans les silences, anticiper les désirs avant qu’ils ne soient formulés. Un esclave parfait pour ce travail.
Dacius, bien qu’il ne fût pas aussi agile que Taris, possédait une force silencieuse. Sa manière de travailler ne serait pas un art aussi délicat, mais il offrait une constance inébranlable, une présence de rocher. Un calme obsédant.
Je devais y réfléchir.
Arrivé aux thermes, je commençai mon rituel habituel : l’apodyterium où je déposai ma toge, le tepidarium pour me réchauffer, puis le caldarium, où la vapeur m’enveloppa comme un linceul tiède.
C’est là que je le vis.
Tiberius, étendu sur une natte de lin, son corps luisant d’huile, comme un serpent au soleil. La questure ne m’intéressait guère. Ce qui m’intéressait, c’était ce qu’il complotait avec Claudia.
— Tiberius, dis-je en m’allongeant à côté de lui, feignant la nonchalance. J’ai vu un Nubien devant ma domus avant-hier. Je l’ai déjà croisé ici, aux thermes. C’était l’un de tes esclaves, non ?
Il me regarda, un sourcil levé, comme s’il pesait chaque syllabe de ma question.
— Un Nubien ? Ils se ressemblent tous, tu le sais bien.
— Celui-là avait une démarche particulière.
Tiberius se redressa légèrement. Ses yeux n’étaient plus aussi indolents.
— Ah. Celui-là.
Il marqua une pause, trop longue.
— Ça devait être quelqu’un d’autre. Mes esclaves n’ont pas le temps de traîner devant les domus des autres.
Un frisson me parcourut l’échine. Il mentait. Et Tiberius mentait aussi mal qu’un enfant pris la main dans un pot de figues.
— Étrange, dis-je en me levant pour plonger dans le bassin.
Je l’observai du coin de l’œil. Son visage était devenu de pierre.

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