Chapitre XXXIV : Rubiconem Transire
Hora nona
Vers 16h00
La lumière du jour déclinait lorsque je rentrai des thermes. La ville, moins bruyante qu’au matin, exhalait les derniers souffles des festivités.
Mon père dînerait au temple. Un banquet religieux, dit-il. En réalité, des affaires, toujours des affaires. Il m’avait à peine regardé quand je rentrai. Sa toge blanche, ses sandales vernies, son air satisfait. Il allait négocier, flatter, promettre. Encore.
Je passai à l'hortus voir Dacius, Taris et Zalmo. Leurs subligacula, humides et souillés de terre, pendaient sur leurs hanches comme des drapeaux de défaite. Leurs pieds nus s’enfonçaient dans la boue fraîche, comme pour rappeler à la terre qu’ils étaient encore vivants.
— Continuez, grognai-je en m’éloignant. Vous n’avez pas fini.
Je ne m’attardai pas. Je me dirigeai vers mes appartements. Je montai l’escalier. Mes pas résonnaient dans le couloir vide, plus légers que mon cœur.
Vladis m’attendait, vêtu d’une tunique de lin fin. Depuis que j’avais décidé qu’il ne retournerait pas à l’hortus, il était aussi couvert plus confortablement. J'avais également arrêté de lui attacher la cheville avec la chaîne en argent.
La lumière des lampes jouait sur ses cheveux blonds, sur ses bras nus, sur ses doigts qui pianotaient distraitement sur le bras du lit.
Il leva les yeux vers moi. Son sourire me fit oublier, l’espace d’un instant, les intrigues de Tiberius, les menaces de Claudia, et même la poussière des Ludi qui collait encore à ma peau.
Je m’assis à côté de lui, laissant le poids du jour s’effacer sous le contact de sa peau tiède.
Un esclave grec, emprunté aux cuisines de mon père, monta un plateau couvert. Il le déposa sur la petite table de marbre près de la fenêtre, sans un mot, puis disparut.
Je soulevai le tissu.
Des figues fraîches, encore luisantes de rosée. Du pain de froment. Une assiette de fromage de chèvre aux herbes. Une amphore de vin — et deux coupes.
— Ce n’est pas un banquet de sénateur, dis-je.
— Ce n’est pas la bouillie des esclaves non plus, répondit Vladis.
Nous mangeâmes. Le pain trempé dans le vin. Les figues coupées en deux — une pour lui, une pour moi. Le fromage, salé et doux. À chaque bouchée, je le regardais. Ses lèvres mordaient la chair des fruits, ses doigts effleuraient les miettes.
La nuit tomba sur Rome. Les clameurs des jeux s’éteignirent. La ville, fatiguée, s’endormit.
Quand les coupes furent vides, quand les figues ne furent plus que souvenirs, je me levai.
Vladis me regarda, immobile, ses yeux brillant dans la pénombre. Je fis glisser sa tunique sur ses épaules — lentement, très lentement. Le lin glissa sur sa peau. Son torse apparut, d’abord la clavicule, puis les pectoraux, puis les muscles de son ventre qui se tendirent sous mon regard.
Il resta immobile.
Je laissai tomber la tunique sur le sol. Il était nu, offert, les bras légèrement écartés, les doigts ouverts. La lumière des lampes coulait sur sa peau, faisait briller la toison blonde entre ses cuisses. Son sexe, encore au repos, dessinait une ombre douce sur son ventre.
Il ne parlait pas. Il attendait.
Je m’approchai. Je posai mes mains sur ses hanches, sentant la chaleur de sa peau sous mes paumes. Il frémit — à peine, une courte onde. Je remontai mes doigts le long de ses côtes, comptant chaque barreau de cette cage vivante, jusqu’à ses épaules, jusqu’à sa nuque où je les enfouis dans ses cheveux blonds.
Il ferma les yeux. Sa bouche s’entrouvrit.
— Viens, murmura-t-il.
Je me déhabillai puis l’attirai vers le lit, nos corps se frôlant, se cherchant. Il se laissa tomber sur les draps, les bras ouverts, les yeux mi-clos.
Ses jambes s’écartèrent légèrement, comme une fleur qui s’ouvre au soleil, comme une porte qu’on ne refermerait pas.
Il était là, nu, magnifique.
Je m’allongeai sur lui, sentant sa chaleur m’envelopper, sa peau coller à la mienne, son souffle s’accélérer contre ma joue. Sa main descendit le long de mon dos, s’enfonçant dans ma chair, m’attirant contre lui.
Nos sexes se rencontrèrent — d’abord un effleurement, puis un frottement doux, chaud, humide de sueur. Je l’embrassai.
* * *
Cette nuit-là, je franchissais la rivière.
Là où César l’avait traversée avec ses légions, moi, je la franchissais avec mon corps.
Lui, il avait défié les lois de Rome avec les armes. Moi, je les défiais avec l’amour.
Et lorsque je laissai Vladis entrer en moi, ce fut une explosion d’émotions, une secousse qui me traversa des reins jusqu’à la tête, une chaleur qui me dévora les entrailles, un silence soudain où plus rien n’existait que lui.
Dans cet instant, nous étions enfin égaux.
Plus de maître. Plus d’esclave. Plus de Romain. Plus de Dace.
Juste deux garçons, unis, qui s’aimaient et qui s’aimeraient encore quand les légions ne seraient plus que poussière.

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