Chapitre XXXV : Sitis et Gladius - La soif et la lame

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Roma
In prima hora diei ante diem XVIII Kalendas Maias
anno ab Urbe condita DCCCLIX.

Rome,
À la première heure, dix-huit jours avant les Calendes de mai, 859 AUC
Aube du 14 avril 106 après J.-C.

Je me réveillais contre Vladis. Il dormait, ses cheveux blonds éparpillés sur l’oreiller. Je l’embrassai tendrement, puis, silencieusement, je me levai.

Je m'habillai, quittai mes appartements et descendis vers l’hortus.

L’aube était déjà chaude. Une chaleur étouffante, sans souffle de vent, qui faisait adhérer la tunique à ma peau.

Mes trois esclaves daces étaient là. Leurs subligacula, usées et trouées, étaient bien trop courtes, prêts pour l'entrainement qui marquait le début de la journée.

Je les observai un à un, les scrutant sous l’œil impitoyable du matin. Leurs muscles saillaient sous le soleil, signes de leur force et de leur endurance.

Je fixai Taris. Il baissa immédiatement les yeux, parfaitement soumis.

Puis, mon regard se posa sur Dacius. Il hésita un instant. Ses yeux cherchaient les miens, puis se détournèrent, fuyant, avant de se baisser. Soumis.

Enfin, je fixai Zalmo. Lui ne cilla pas. Il soutint mon regard, fier, presque défiant, comme s’il me narguait. Cela faisait neuf jours qu’il était ma possession et neuf jours qu'il ne baissait pas lex yeux.

Un sourire froid se dessina sur mes lèvres.

— Privé d’eau, annonçai-je d’une voix calme, jusqu’au coucher du soleil.

Il ne bougea pas. Il ne répondit pas.

Puis, comme si je lui accordais une faveur :

— Tu pourras avaler ta salive.

Je marquai une pause, puis ajoutai, presque comme une menace :

— Tant qu’il t'en reste.

Je souris. Pas un sourire de joie. Un sourire d’acier. La journée serait brûlante. L’épreuve serait dure. Tant mieux.

* * *

Je fixais toujours le jeune romain dans les yeux.

La lame du couteau était contre ma peau. Froide, immobile.

Je bougeai ma main, lentement, presque imperceptiblement. Je la glissai sous ma subligacula, le mouvement si discret que personne n’aurait pu le saisir. L’intendant, légèrement plus loin, ne prêtait aucune attention. Le jeune maître romain, lui, était trop absorbé par mes réactions à l’annonce de la privation d’eau pour prêter attention à autre chose.

La pointe du couteau effleura ma paume.

Je fixai le cou du romain, les yeux rivés sur la ligne fragile de sa peau, là où la lame s'enfoncerait, la où le sang coulerait dans quelques instants. Là où la lame effacerait ce regard dédaigneux, cette arrogance. Un seul geste, une seule seconde.

Je saisis le manche du couteau. Je le sentis sous mes doigts, froid et solide. Mon pouce se resserra instinctivement. La poignée sembla se fondre dans ma main, devenant une extension de mon propre corps. L’acier, ma main, le mouvement — tout se synchronisait dans ma tête. Le bruit de la lame s’enfonçant dans sa chair, un bruit sec, net, vif, résonnait déjà en moi.

Je m’apprêtais à dégainer.

Soudain, l’intendant s’approcha, il se positionna juste à coté du romain. Il n’avait rien vu, mais s’il était vif, il pourrait stopper mon geste, m’empêcher d’agir.

J’attendais. Le souffle coupé, mes doigts toujours crispés autour du couteau.

Les secondes s’étiraient. Elles étaient lourdes, étouffantes, comme si le temps lui-même hésitait à avancer.

Le jeune Romain sourit, inconscient de la menace, puis s’éloigna.
Il s'avança vers Dacius.

Je relâchai lentement le manche du couteau. La lame glissa silencieusement sous mon pagne. Mon geste était discret, imperceptible. L’intendant ne vit rien.

Le moment n’était pas venu. Pas ce matin. Peut-être demain, ou dans les jours à venir. Mais je savais que le moment approchait. Cette lame trancherait le cou de ce Romain, ou de son père, ou des deux. Du sang romain serait versé. Cela ne faisait aucun doute.

* * *

Je regardai Dacius, ses abdos parfaitement dessinés, son regard toujours baissé.

— Toi, je te prive d’eau, jusqu'à la sixième heure, la moitié de la journée, quand le soleil sera au plus haut. Tu n'as pas baissé les yeux assez vite.

Je tournai les talons, satisfait.

Je montai les marches menant à la galerie surplombant l’hortus, là où l’ombre des colonnes me protégeait du soleil déjà chaud. Un esclave apporta mon ientaculum : du pain de froment encore tiède, croustillant sous mes doigts, des olives noires de Thasos luisantes d’huile, un morceau de fromage. Le parfum du vin, fruité et corsé, montait jusqu’à mes narines, comme une récompense bien méritée.

Je m’assis sur un fauteuil de bois incrusté d’ivoire, les jambes croisées, la coupe à la main, et observai.

En contrebas, les trois Daces commençaient leur entrainement sous le soleil de plus en plus ardent. Leurs subligacula collaient à leur peau, alourdis par la sueur et la poussière.

Je pris une olive, la portai à mes lèvres, et la croquai lentement, savourant le sel et l’amertume. Chaque bouchée était une victoire. Chaque gorgée de vin, une célébration de mon pouvoir. Je les observais comme un dieu contemplant ses sujets, savourant chaque signe de faiblesse, chaque frémissement de douleur.

Zalmo essuya son front comme si la sueur n’était qu’une gène passagère. Mais je savais. Je voyais la tension dans ses mâchoires, la crispation de ses doigts. Il résistait, mais la soif et la fatigue finiraient par avoir raison de lui.

Je souris en moi-même, amusé par ce jeu. La journée serait longue, et chaque heure qui passerait serait une épreuve de plus. Je levai ma coupe vers eux, puis je bus, les yeux mi-clos, savourant le liquide frais qui glissait dans ma gorge.

* * *

Aujourd'hui la soif serait atroce. Déjà, le soleil me brûlait la nuque comme un fer rouge, et la sueur me coulait dans les yeux, mêlée à la poussière et à la rage. Je sentais mes lèvres se fendiller, ma gorge se serrer. Chaque inspiration serait une torture, chaque mouvement une provocation.

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