Chapitre XXXVI : Actus Invitus

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Hora quarta
Vers 9h30

Selon la légende, Proserpine était la fille de Cérès, déesse des moissons et de la fertilité. Un jour, alors qu’elle cueillait des fleurs dans la plaine d’Enna, Pluton, dieu des Enfers, surgit d’une faille et l’emporta dans son royaume pour en faire son épouse.

Cérès, désespérée, cessa de s’occuper de la terre. Les champs se desséchèrent, les arbres cessèrent de porter leurs fruits, et l’humanité faillit mourir de famine. Jupiter, inquiet, négocia la libération de Proserpine. Mais Pluton, rusé, fit avaler à la jeune déesse quelques grains de grenade avant son départ. Ceux qui mangent aux Enfers ne peuvent jamais revenir définitivement. Un compromis fut trouvé : Proserpine passerait six mois aux côtés de sa mère (le printemps et l’été), et six mois avec son époux (l’automne et l’hiver).

Ce matin, alors que le soleil montait lentement sur le Forum Boarium, nous célébrions le retour de Proserpine.

Les Cerealia étaient ce moment. Ce moment où elle remontait des Enfers pour retrouver Cérès. C’était le retour à la vie, la renaissance de la nature. Et cela méritait d'être fêté. La terre reverdissait, les fleurs éclosaient, les semences germaient... Enfin !

Nous étions au troisième jour de cette fête qui en comptait huit. La procession de ce matin n’avait pas la grandeur ostentatoire de celle du premier jour, mais elle conservait une solennité, une intensité tranquille. Mon père m’avait ordonné d’y aller. « Il faut que la famille soit représentée. Il faut que tu sois vu. » Tout cela n’était qu’une pièce de théâtre dont j’étais l’acteur forcé, comme toujours.

Au Forum Boarium, la foule se pressait déjà, compacte et bruyante, semblant respirer en un seul corps vivant, sous les feux du matin.

Après le ientaculum, durant lequel j’avais pris plaisir à observer mes trois esclaves daces s’entraîner sous la chaleur croissante, puis après le salutatio où les salutations se succédaient, j'avais marché en direction du Forum Boarium. Je devais être accompagné d’un esclave. C’était la norme pour un patricien, même lors des processions religieuses où les esclaves n’étaient pas autorisés à pénétrer dans les temples.

Bien sûr, j'aurais aimé que ce soit Vladis, mais c'était hors de question : un Dace dans une procession sacrée ? Impensable. Je devais choisir un esclave romain, ou au moins « civilisé ».

À mes côtés marchait donc Fidus, un vieil esclave latin, ridé et usé par les années, les yeux ternes comme des pièces de bronze anciennes. Il me suivait sans un mot, les mains croisées sur son ventre, aussi muet qu’une statue de lararium.

Autour de nous, des matrones en stola immaculée, leurs cheveux parés de couronnes de blé, portaient des corbeilles d’offrandes : épis dorés, gâteaux au miel ruisselant, et ces petites truies en terre cuite que les marchands proposaient dans le tumulte de la procession. Les prêtres, vêtus de leurs tuniques immaculées, psalmodiaient des hymnes à Cérès. L’air était lourd, empli de l’encens brûlé sur les autels de fortune, et du parfum âcre des torches allumées pour honorer la déesse.

Je me tins en retrait, près d’un groupe de patriciens, immobiles dans leurs toges impeccables. Leurs discussions roulaient sur les courses des jours précédents, les paris perdus, les alliances à sceller. Leurs rires étaient creux, comme les promesses des hommes politiques.

Le cortège se mit en marche. En tête, les Vestales avançaient, leurs visages voilés de blanc, portant la statue de Cérès, couronnée de pavots et de gerbes de blé. Leurs pieds nus effleuraient à peine les dalles, comme si la terre elle-même craignait de les souiller. Derrière elles, des jeunes filles, choisies pour leur pureté, chantaient en chœur, leurs mains jointes sur des offrandes de farine, de sel et de vin. Puis venaient les édiles, leurs toges bordées de pourpre, suivis des citoyens les plus en vue. Ceux dont la présence comptait plus que la piété. J’en faisais partie, bien sûr.

Je marchai en silence, Fidus derrière moi. Les regards glissaient sur ma toge, certains curieux, d’autres indifférents.

  • Le fils de Marcus Aelius Paetus, murmura une matrone à son voisin, assez fort pour que je l’entende.

Je serrai les mâchoires. Mon nom pesait sur mes épaules comme une armure trop lourde. Pas un mot de réconfort, juste cette étiquette « Fils de Marcus Aelius Paetus ». Le fils d’un homme dont la fortune et le nom pesaient sur moi comme un fardeau.

Un peu plus loin Tiberius. Nos regards se croisèrent.

Le temple de Cérès se dressa enfin devant nous, ses colonnes cannelées baignées par la lumière blanche du matin. Les prêtres déposèrent les offrandes sur l’autel, et la foule se tut, comme par enchantement. Une Vestale alluma l’encens, et une fumée épaisse, âcre et douce à la fois, s’éleva vers le ciel, porteuse de prières et de promesses.

  • Que Cérès nous accorde des récoltes abondantes, entonna un prêtre d’une voix grave.
  • Que Rome ne connaisse jamais la disette, pria un autre.

Les gerbes de blé sur la statue de la déesse brillaient sous le soleil. Je les regardai, et soudain, mon esprit s’égara vers Vladis. À ses cheveux blonds, qui brillaient sous la lumière, similaires à ces épis qui couronnaient la déesse. Ces cheveux qui, chaque nuit, tombaient en une mer de blé sur l’oreiller. Une image fugace me traversa l’esprit : ses mèches enroulées autour de mes doigts, comme une offrande que je n’osais déposer nulle part.

Vladis, me manquait déjà, et je n'avais quitté la domus que depuis quelques heures.

Je rouvris les yeux. La procession continuait. Je n’étais plus qu’un spectateur de ce théâtre sacré, mais dans mon cœur, c’était un autre drame qui se jouait.

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