Chapitre XXXVIII : Permutatio
Hora septima
Vers 13 heures
Je rentrai de la procession. Je n'avais pas échangé un mot avec Tiberius. À quoi bon ? On s’était vus la veille, et il avait nié la présence de son esclave nubien venu voir Claudia. Inutile de revenir sur le sujet. J'aurais sans doute du lui parler de la questure mais je n'en avais pas envie.
À mon retour à la domus, je passai d'abord dans mes appartements pour voir Vladis. Quelques heures sans lui m'avaient semblé longues et pénibles.
Puis, je me rendis à l’hortus pour observer mes esclaves Daces souffrir. J'avais puni Dacius jusqu'à la sixième heure, mais Zalmo, lui, était condamné jusqu’au coucher du soleil. Je voulais le voir suppliant.
En revenant de l’hortus, je croisai mon père dans l’atrium.
Ses yeux brillaient de cette lueur satisfaite qu’il arborait toujours après une belle manœuvre politique.
— Luci, nuntii boni sunt. Optimae, dit-il.
Les nouvelles étaient bonnes. Très bonnes même.
— Gaudeo, pater, lui répondis-je, la seule réponse attendue.
Mon père me dit qu'il avait usé de son influence pour Tiberius. Et Tiberius serait questeur l’année prochaine. Il avait sécurisé l'appui d’un princeps senatus, un soutien si puissant que l’assemblée qui élit le questeur, les comitia centuriata, ne seraient plus qu’une formalité.
Bien sûr, Tiberius et son père nous étaient infiniment reconnaissants. Ils soutiendraient donc ma candidature à la questure.
Je répondis la phrase que je devais répondre, que j'en étais heureux, même si mes yeux étaient fixés sur les dalles de marbre.
— Laetissimus sum, dis-je donc, en essayant d’être naturel.
C'est alors que mon père se pencha légèrement, comme pour me confier un secret. Il me dit que, pour nous remercier, Tiberius nous céderait l’un de ses meilleurs esclaves. Un Grec lettré, expert en rhétorique. Il m’aiderait à apprendre l’art des discours. J’acquiesçai d’un signe de tête, sentant pourtant un poids grandir dans ma poitrine.
Et mon père ajouta :
— Pro hoc munere dabimus ei unum ex servis Dacis. Quattuor tibi attuli. Tres sufficiunt.
Les mots résonnèrent dans ma tête : « Nous lui donnerons l’un de nos esclaves daces. Je t’en ai amené quatre. Trois suffisent. » Et mon sang se glaça lorsqu'il prononça la phrase suivante :
— Cras vesperi in cena quam apparo, permutationem faciemus. Tiberius aderit. Claudia aderit. Tu quoque aderis. Et ei trademus Vladim.
J'avais bien entendu. Demain soir, lors d'un banquet où Claudia et moi serons présents, Tiberius nous remettra l'esclave grec, et nous, nous lui remettrons Vladis en échange.
Sa voix ne trembla pas. Le nom ne pesait pas plus pour lui qu’une amphore qu’on déplace.
Moi, je sentis ma tête tourner.
— Pater… permutatio haec… dis-je en hésitant. Père, cet échange est...
— Est permutatio perquam liberalis ! me coupa-t-il, la voix tranchante. Cet échange est incroyablement généreux !
Il se leva, ajusta sa toge et me dit, sans une once d’hésitation, qu'un Dace comme Vladis coûtait quatre mille deniers. Alors qu'un esclave grec rhéteur, environ vingt mille. Il avait donc accepté immédiatement, bien sûr.
Il s’éloigna, satisfait, sans remarquer que je venais de perdre mon souffle.
Le sol ne se déroba pas sous mes pieds. Les ténèbres ne vinrent pas m'engloutir. Rien de si théâtral ne m'accorda le répit de l'inconscience.
Non — je restai là, debout comme un idiot, tandis que mon père disparaissait dans le couloir menant à son bureau. Le bruit de ses sandales sur le marbre s’éloigna. Puis plus rien.
Seulement ma respiration. Saccadée. Trop courte. Trop rapide.
Mes mains se mirent à trembler. D'abord les doigts, à peine. Puis les poignets, comme si un froid soudain avait gagné mes os. Je les serrai l'une contre l'autre, mais le tremblement ne cessa pas.
Une chaleur monta à mon visage — une chaleur humide, oppressante, qui me fit déglutir plusieurs fois de suite. Ma nuque se couvrit de sueur. Mon estomac se noua brusquement, comme si une main invisible l’avait saisi et tordu.
Je crus un instant que j’allais vomir.
Je reculai d’un pas, heurtant du talon la base du banc de marbre. Je m'y laissai tomber plus que je ne m'assis. Le marbre était glacé contre mes cuisses, mais je ne le sentis pas.
Mes oreilles se mirent à bourdonner — un bourdonnement grave, semblable au vol d’un essaim d’abeilles lointain. La cour, le jardin, les colonnes… tout devint flou, non parce que mes yeux se fermaient, mais parce que mon regard refusait de s’ancrer à quoi que ce soit.
Je fixai mes mains posées sur mes genoux. Elles tremblaient toujours.
Vladis.
Je respirai. Profondément. Une fois. Deux fois. La troisième inspiration se brisa dans ma gorge en un sanglot étouffé — pas un cri, non, juste un spasme silencieux qui souleva mes épaules et contracta ma mâchoire.
Une larme coula sur ma joue.
Puis une autre.
Et je restai là, assis sur ce banc de marbre blanc, à trembler comme une feuille au vent.

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