Chapitre XXXIX : Perfidia Claudiae
Post meridiem
Dans l'après-midi
Je restai assis sur le banc de marbre pendant un temps que je n’aurais su qualifier. Le temps s’était suspendu.
Puis, finalement, je me levai et errai sans but dans les couloirs de la domus, le regard hagard. Mes sandales claquaient seules sur les dalles, sans que je les entende. Mes doigts effleuraient les murs sans les reconnaître. J’étais là, mais plus vraiment présent.
Je ne sais pas comment j’arrivai au triclinium à l’heure du dîner. Mes jambes m’avaient porté sans que j’aie à y penser.
Mon père parlait. Claudia répondait. Leurs voix s’écoulaient sans me toucher.
Je mangeai sans goût. Les huîtres, le mulet, les gâteaux — tout avait la même saveur absente. Autour de moi, les coupes s’entrechoquaient. Mon père riait. Claudia commentait. Je n’écoutais pas.
Quand les esclaves eurent tout emporté, mon père se leva. Il parla encore un peu. Puis il sortit. Claudia hésita, me regarda, haussa les épaules, le suivit. Je restai seul.
Enfin, je me levai et quittai le triclinium.
Alors que je m’apprêtais à regagner mes appartements, je croisai Claudia qui m’attendait.
— Cher frère, me lança-t-elle, un sourire en coin, chargé de mépris.
— Tu es derrière tout ça, n’est-ce pas ? fis-je, la voix tremblante de rage.
— Derrière quoi, mon frère ?
— Vladis. On me vole Vladis !
— Ah, l’échange avec l’esclave grec ? dit-elle, trop informée pour ne pas être impliquée.
— Tu as participé, n’est-ce pas ?
Elle me fixa un instant, puis éclata d’un rire silencieux, presque méprisant.
— Regarde-toi, Lucius, dit-elle en secouant la tête. Tu es ridicule.
— Quoi ?
— Tiberius et moi sommes attirés par le plaisir, par le corps de Vladis. Toi, tu en es tombé amoureux. Tu t’es épris d’un esclave, pauvre idiot.
Un vertige d’impuissance m’envahit. Aucun mot ne me venait.
Elle poursuivit, plus acide.
— Depuis notre enfance, tu me déteste, Lucius. Et je n’ai jamais compris pourquoi. À force de me haïr, je me suis mise à te détester aussi.
Elle marqua une pause. Son regard devint perçant, presque menaçant.
— Tu es égoïste. Tu savais que je voulais passer un moment avec Vladis. Mais tu as préféré l’envoyer cueillir des fruits plutôt que de me le laisser. Par pure méchanceté.
Sa voix s’adoucit soudain, mais l’atmosphère resta chargée.
— Dans quelques jours, Vladis sera sous l’autorité de Tiberius. Et devine quoi ? Je pourrai enfin accéder à lui. Ne trouves-tu pas étrange que mon propre frère me refuse l’accès à Vladis, alors que Tiberius me l’accorde sans hésiter ?
Son regard devint glacial.
— Mais toi, tu mérites d’être puni. Alors je te punirai, Lucius. Je te punirai à travers lui.
Je la fixai, horrifié. Elle se pencha vers moi, ses yeux brûlants.
— J’ai convaincu Tiberius de mettre Vladis à l’ergastulum pour plusieurs semaines. Pas pour lui — pour toi.
Le mot « ergastulum » résonna dans ma tête comme un coup de tonnerre.
— Je veux que tu te réveilles la nuit, poursuivit-elle avec une douceur terrible. Que tu sois dans tes draps de lin, sans lui, et que tu saches que Vladis dort à même le sol, qu’il grelotte, qu’il gémit dans l’obscurité d'un cachot. Je veux que tu comprennes que c’est toi qui l’as envoyé là. Par ton égoïsme. Ta jalousie. Ton orgueil.
Elle s’arrêta, son visage tout contre le mien.
— Vladis souffrira dans son corps, Lucius. Mais toi, c’est dans les tréfonds de ton cœur que tu souffriras. Et la souffrance du cœur dépasse toujours celle du corps.
Elle me lança un dernier regard, amusé, presque compatissant, avant de s’éloigner. Et ses pas résonnèrent dans le silence oppressant du couloir.

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