Chapitre XL : Silentium ante turbinem
Roma
In prima hora diei ante diem XVII Kalendas Maias
anno ab Urbe condita DCCCLIX.
Rome,
À la première heure, dix-sept jours avant les Calendes de mai, 859 AUC
Aube du 15 avril 106 après J.-C.
Je n’avais pas dormi de la nuit. Chaque minute passée à lutter contre mes pensées avait été une éternité, un tourment sans fin.
Déjà, je ne supportais pas de quitter Vladis quelques heures. J’avais besoin de lui comme on a besoin de l’air qu’on respire, de l’eau qu’on boit. Et là, on me l’arrachait pour toujours ?
Et puis Claudia le ferait souffrir exprès pour m’atteindre ? Rien ne pouvait être pire.
Non. Ce n’était pas possible. Pas lui.
Je n’avais pas encore parlé à Vladis de l’échange. Ni des intentions de Claudia. Il dormait à mes côtés, paisible, inconscient de ce qui l’attendait. Comment pouvais-je lui annoncer cela ? Comment lui dire que son sort était désormais entre les mains de ceux qui nous détruiraient tous les deux, à petit feu ?
La pensée de son corps — peut-être déjà brutalement séparé du mien, froid et solitaire dans ce cachot — me perça le cœur comme une épée glacée. Il ne méritait pas cela. Personne ne le méritait.
Ce matin, il dormait à côté de moi.
Je me tournai sur le côté pour le regarder. La lumière grise de l’aube dessinait les contours de ses épaules, de ses bras nus, de ses cheveux blonds répandus sur l’oreiller comme une moisson renversée. Il était là, vivant, chaud, paisible. Il ne savait rien.
Il ouvrit un œil.
— Tu es déjà réveillé ? murmura-t-il.
— Je n’ai pas dormi.
— Pourquoi ?
Je ne répondis pas. Je posai ma main sur sa joue, sentant la chaleur de sa peau sous mes doigts. Il ferma les yeux, appuyant sa tête contre ma paume comme un animal frileux cherchant la chaleur.
Je me penchai vers lui. Nos lèvres se touchèrent. Un baiser doux, d’abord, puis plus profond, plus pressant — comme si je voulais graver ce moment dans ma mémoire, le retenir, le garder avant que tout ne bascule.
Sa main remonta le long de mon bras, s’attarda sur ma nuque.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Lucius ?
Je ne répondis pas cette fois non plus.
Il me regarda, les yeux profonds, puis posa sa tête sur ma poitrine écouta mon cœur battre. Je n’osais pas parler. Les mots étaient là, au bord de mes lèvres, mais ils refusaient de sortir.
La veille, en rentrant, j’avais refermé la porte sur l’horreur. Je l’avais embrassé sans rien dire. Une dernière nuit sans vérité, m’étais-je menti. Une dernière nuit à lui, une dernière nuit où il ne me regarderait pas avec les yeux d’un condamné. Alors je m’étais tu.
Mais le matin ne pardonne pas les mensonges.
Je respirai profondément, et je me forçai.
— Vladis, murmurai-je enfin, la voix serrée. Mon père… il t’a échangé. Contre un esclave grec. Avec Tiberius. L’échange aura lieu ce soir.
Les mots se perdirent dans l’air, comme un poison froid. Vladis ne comprit pas tout de suite. Je le vis chercher dans son esprit, assembler les pièces de son latin rudimentaire. Échangé. Tiberius. Ce soir. Son visage, d’abord vide, se figea lentement.
Il ne broncha pas.
Ses yeux, élargis, restèrent fixés sur les miens.
Il saisit enfin.
— Ce soir ? répéta-t-il, la voix étrangement calme.
— Ce soir.
Il détourna le regard vers le plafond, comme s’il cherchait une réponse dans la pierre. Puis il se tourna de nouveau vers moi, et je vis une lueur que je ne lui connaissais pas — quelque chose entre l’effroi et l’acceptation.
Il posa ses lèvres sur les miennes, doucement, comme pour sceller une promesse qu’il savait déjà impossible.
Nous restâmes ainsi un long moment, enlacés, silencieux, tandis que le soleil montait lentement au-dessus de Rome.
Dehors, la ville s’éveillait. Les cris des marchands, le bruit des charrettes, les appels des esclaves. La vie continuait. Ici, dans cette chambre, le temps s’était arrêté.
Je fermai les yeux. Je respirai son odeur. Une, deux, trois fois. Il n’y avait pas de solution. Aucune. Sauf une. Une seule. Et elle était folle.
Il fallait fuir Rome.

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