Chapitre XLI : Consilium furiosum
Hora quinta
Vers onze heures
J'avais réfléchi toute la matinée.
Fuir Rome ? C’était une folie. Jamais je n’aurais imaginé envisager un tel acte. Moi, Lucius Aelius Paetus, fuir la capitale de l'Empire ? C’était inconcevable. Et pourtant, il n'y avait plus d'autre choix. Rester à Rome, c'était me condamner à perdre Vladis. Rester, c'était mourir. Mourir lentement.
La question était : où ? Et comment ?
Où ?
Alexandrie s’imposa vite comme une évidence.
D’abord, elle était assez loin de Rome. Loin des regards, loin des vengeances, loin de mon père.
Ensuite, c’était une ville immense, cosmopolite, où l’on pouvait se fondre dans la masse sans attirer l’attention. Grecs, Juifs, Égyptiens, Syriens, Romains… Tous se croisaient sans se regarder de trop près.
Enfin, les navires y circulaient fréquemment. Le blé d’Égypte nourrissait Rome, et les cargos faisaient la traversée en une quinzaine de jours sous un vent favorable — un mois en cas de mauvais temps. Avec de l'argent et un peu de chance, on pourrait trouver une place discrète.
Alexandrie. Une nouvelle vie. Lui et moi. Sans chaînes.
Comment ?
Je n'étais pas un expert en fuite. J'étais un patricien, élevé dans la soie et le marbre. Je n'avais jamais quitté Rome, sauf lors de voyages protégés, entouré d'esclaves et de gardes. Je ne connaissais rien des routes, des ports, des dangers qui guettaient un homme en fuite.
Il me fallait un plan.
Je le déroulai dans ma tête, comme un général avant la bataille.
Première étape : quitter la domus.
Rien de plus simple.
Je dirais que j’allais aux thermes. Personne ne poserait de questions. Personne ne soupçonnerait une fuite.
Deuxième étape : changer de vêtements.
Il fallait disparaître, ne plus ressembler à un patricien.
Je devais acheter des tenues d’affranchis : des tuniques de laine grise, simples mais propres ; des paenulae — ces manteaux à capuche des voyageurs — bruns, sans fioritures ; des ceintures de cuir basiques ; des sandales solides, pas les calcei des patriciens. Il fallait ressembler à des hommes libres de condition modeste, à ceux qu’on ne remarque pas.
Troisième étape : prendre la route d’Ostie, le port de Rome.
La Porta Ostiensis s’ouvrait sur la Via Ostiensis. Treize miles romains. Une demi-journée de marche. La route était sûre en plein jour, mais la nuit… elle appartenait aux ombres : des latrones, des esclaves en fuite. Départ en début d'après-midi, arrivée au port à la tombée de la nuit.
Quatrième étape : embarquer.
Trouver un navire pour Alexandrie dès que possible. Payer le capitaine. Ne pas attirer l'attention.
J’irais voir Lycus, que j’avais aidé à obtenir une place au port. Il me devait une faveur. Il saurait trouver un capitaine discret.
Et une fois à Alexandrie ?
Disparaître dans la foule. Commencer une nouvelle vie, lui et moi.
Mais il y avait quelques problèmes.
D'abord, le latin de Vladis était trop rudimentaire pour mener une conversation prolongée, surtout sous pression. Il me fallait un traducteur. Un Dace parlant assez bien le latin pour comprendre, expliquer, et mentir si nécessaire. Parmi mes esclaves, deux maîtrisaient le latin et le dace : Zalmo et Taris.
Zalmo ? Bien sûr que non.
Restait Taris. Le frère cadet de Zalmo. Soumis. Discret. Intelligent. Taris savait obéir, mais aussi comprendre. Il maîtrisait le latin suffisamment pour répondre à un portier, un marchand, un garde. Il pourrait masquer les maladresses de Vladis, traduire les consignes et même protéger, si la situation devenait risquée.
Le problème, bien sûr, c’était qu’une fois hors de la Domus, rien ne l'empêcherait de s'échapper. Mais il était docile, soumis… Alors, je pouvais sans doute lui faire confiance. Et puis, je n’avais guère le choix. Et au pire, il s’échapperait, et je ne le reverrais pas. Ce ne serait pas pire que de ne pas le prendre avec nous.
Je me levai. Vladis me regarda, silencieux, les yeux sombres.
— Nous partons, lui dis-je.
Il ne répondit pas.
Il se contenta de hocher la tête.
Ses yeux brillaient — de peur, d’espoir… je ne savais pas. Peut-être des deux.
Je sortis de la chambre, le cœur battant à se rompre, et je descendis l’escalier. Vladis me suivait, silencieux.
Avant d’atteindre le bas, je m’arrêtai une dernière fois. Je me retournai vers mes appartements, le marbre poli qui captait encore les éclats du soleil, les tissus soyeux qui ornaient les murs. Ce luxe, cette opulence… tout ce que j’allais laisser derrière moi. Une nostalgie amère me noua la gorge, et je dus déglutir pour chasser cette boule douloureuse. Je ne reviendrais jamais ici.
Je me dirigeai vers mon coffre, en bois de cèdre incrusté d’ivoire, dissimulé derrière un paravent en bois finement sculpté. J’ouvris le coffre, saisissant une petite bourse contenant une centaine de deniers, juste assez pour passer inaperçu — quelques centaines de deniers, plus que nécessaires pour un voyage clandestin, mais pas trop pour éveiller les soupçons. Je pris également mon collier d'ambre.
Je cachai la bourse et le collier dans la ceinture de mon manteau. Puis, je pris une inspiration profonde avant de quitter définitivement ces lieux.
J'appelai l’intendant.
— Je vais aux thermes. Je serai servi par Vladis et Taris. Fais venir Taris.
— Tout de suite, fillus domini, dit l'intendant en se courbant.

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