Chapitre XLIII : Fuga per urbem

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Hora sexta
Un peu avant midi

Lorsque nous sortîmes de la domus, le soleil tapait droit sur les dalles de la rue, brûlant comme le regard d’Apollon au zénith.

Je me regardai une dernière fois la domus avec ses colonnes de porphyre et ses fresques dorées les yeux plissés contre l’éclat du marbre qui me fixait comme un reproche. Vladis et Taris me suivaient, vêtus de tuniques d’esclaves, les épaules nues sous le soleil. Le tissu grossier collait à leur peau, comme il sied à des hommes de service en pleine journée. Ma tenue de patricien répondait à leur simplicité. Nous formions un groupe ordinaire — celui d’un maître escorté de ses esclaves.

Nous marchions d’un pas régulier, sans hâte apparente, nos pieds sur les pavés brûlants. Vladis avançait à mes côtés, le regard posé, attentif sans insistance, comme un serviteur habitué à observer sans se faire voir. Taris fermait la marche, les mains occupées par le sac de provisions, le regard baissé comme il convenait. Je me retournai légèrement, jetant un regard distrait à la rue derrière nous. Rien ne troublait cette apparence tranquille.

Soudain, je sentis une présence derrière nous, comme un souffle chaud dans ma nuque. Un frisson me parcourut l’échine, et je me retournai avec une lenteur calculée, comme un homme qui feint l’indifférence.

Un Nubien.

Il venait de se faufiler derrière l’angle d’une insula, boitant légèrement, son pas trop lourd pour un homme qui se croit discret. Le même qui avait parlé à Claudia. L’esclave de Tiberius.

Mon sang se glaça.
Il nous observait.

— Restons groupés, chuchotai-je à Taris, les lèvres remuant à peine.

Taris hocha la tête, les yeux écarquillés, et transmit mon message à Vladis en dace. Celui-ci serra les poings.

Nous tournâmes dans une ruelle étroite, puis une autre. Le Nubien nous suivait toujours, son pas claudicant résonnant comme un écho derrière nous.

Le rythme des pas s’accéléra. Nous nous engageâmes dans une rue plus large, et soudain, devant nous, une marée humaine : des files entières de femmes rieuses, les cheveux tressés et parsemés de fleurs de pavot, portant des corbeilles d’épis et de gâteaux au miel. Des hommes aux tuniques fraîches, visages réjouis, gorges parées de modestes bijoux d’or ou de bronze.

De tous côtés, le même flot bigarré se pressait...
La procession des Fordicidia.
Le quinzième jour d'avril.
Le sacrifice à Tellus, la Terre-Mère, célébré dans chaque curie de Rome.

Ce jour-là, une vache pleine était immolée sur le Capitole, et dans chaque curie de Rome, son fœtus serait retiré et brûlé sur l’autel de la Regia, sous l’œil impassible des Vestales. Les cendres seraient conservées, mêlées plus tard au sang d’un cheval sacrifié en octobre pour servir aux purifications des Parilia. L’odeur du sang et du feu lointain flottait jusque dans ces ruelles.

Nous nous fondîmes parmi les corps en sueur, entre les gestes qui s’envolaient, les voix qui se mêlaient, les visages où se lisait l’ivresse joyeuse de la fête.

Derrière nous, je vis le Nubien tenter de nous suivre, son regard noir balayant la foule. Puis il s’arrêta, désorienté. La mer humaine nous avait englouti.

Très vite, il ne fut plus nécessaire de marcher vraiment. Le mouvement collectif nous prit, nous entraîna. Nous avancions sans décider de nos pas, portés par la masse vivante de Rome, comme si la ville elle-même avait choisi notre direction. Les corps se heurtaient sans violence, les voix se mêlaient, et le rythme de la procession imposait son propre souffle.

À la première ouverture discrète entre deux bâtiments — une entrée en retrait, une porte cochère donnant sur une cour intérieure d’insula — nous nous glissâmes à l’écart. L’endroit était étroit, ombragé, protégé du regard direct de la rue. On y entreposait des amphores brisées et du bois de récupération. L’odeur de poussière chaude et de pierre humide y était plus dense, presque étouffante. Nous restâmes là, immobiles, le temps que la foule nous oublie.

Le vacarme continua au-dehors, mais il semblait déjà lointain, filtré par les murs.

— Il faut changer de vêtements, murmurai-je. Une toge attire trop l’attention sur la route. Taris, achète-nous des tuniques d’affranchis.

Je sortis une bourse de ma ceinture et lui tendis quelques pièces.

— Va dans la ruelle derrière le temple de Diane. Achète trois tuniques de laine sombre — voyageur, rien de luxueux. Et trois paenulae, ces manteaux à capuche que les marchands et les voyageurs portent. Dépêche-toi.

Je marquai une brève pause.

— Ne parle pas. Ne négocie pas trop. Achète et reviens.

Taris disparut sans un mot. Vladis et moi l’attendîmes, adossés au mur d’une insula délabrée, les yeux fixés sur l’entrée du forum. Les ombres dansaient sur les dalles, et chaque bruissement me faisait sursauter.

* * *

Taris revint finalement, un ballot de tissu sous le bras.

Nous nous glissâmes dans une ruelle plus étroite, déserte. Sans pudeur, Taris et Vladis échangeèrent leurs tuniques d’esclaves contre les tuniques grises et les manteaux rudes. Je me changeai moi aussi, sans un mot. Je roulai ma toge et ma tunique de patricien dans un sac de toile, les cachant comme un voleur cache son butin.

— Maintenant, nous sommes trois voyageurs, dis-je en ajustant la capuche de ma paenula. Souvenez-vous-en.

Nous reprîmes la marche, d’un pas soutenu, en direction de la Porta Ostiensis.
Je ne me retournai pas.

Je passai devant la fontaine de Neptune. Celle devant laquelle j'étais passé il y a quelques jours sans y prêter attention.

Nous aurions besoin de la protection de Neptune.

Je lançai une pièce. Elle tournoya dans l'air, puis décrivit une courbe trop courte. Elle heurta le bord de la vasque avec un bruit sourd et tomba sur la pierre, hors de l'eau. Elle resta là, brillante, insultante.

Neptune refusait mon offrande.

Je fixai la pièce un long moment. Ni l'eau ne bougea, ni la pièce ne bougea. Rien. Pas un signe. Pas un présage favorable.

— Tu n'acceptes pas ? murmurai-je.

Le silence de la fontaine me répondit.

Je ramassai la pièce. Elle était froide. Je la glissai dans ma bourse sans un mot. Les dieux avaient parlé. Neptune me tournait le dos. Et pourtant, je n'avais pas le choix, il fallait bien quitter Rome.

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