Chapitre XLIV : Via Ostiensis

3 minutes de lecture

Hora septima
Un peu après 13 heures

La Porta Ostiensis était l’une des portes de Rome, celle qui s’ouvrait sur la Via Ostiensis, longue d’un peu plus de treize milles, menant jusqu’au port d’Ostie. Là où j’espérais embarquer pour Alexandrie. Là où commençait, peut-être, une vie nouvelle — avec lui, Vladis, mon amour.

Le soleil du milieu de journée tapait sur les pierres usées de la porte. L’arche de travertin, gravée des marques des légions, me dominait, et je sentis le poids de Rome s’alourdir sur mes épaules.

Les gardes se tenaient de chaque côté, adossés aux murs de brique rouge. Quatre hommes. Leurs tuniques écarlates, assombries de sueur et de poussière, collaient à leur peau. Les casques à cimier reposaient sur leurs genoux ou sous leurs bras. Leurs boucliers, de bois gainé de cuir, portaient encore l’aigle aux ailes déployées. Les lances étaient plantées dans le sol à côté d’eux.

L’un d’eux leva les yeux.
Puis les détourna.

Un autre mâchait du pain.
Un troisième riait avec un marchand qui lui tendait une cruche de vin.

Nous franchîmes la porte.

J’avais troqué ma toge contre une tunique de voyageur, mais mon port trahissait encore ce que j’avais été. Je ne ralentis pas. Je ne regardai personne. J’avançai droit devant moi, comme si chaque pas m’arrachait un peu plus à Rome.

Derrière moi, Vladis suivait sans effort apparent, ses cheveux blonds collés à sa nuque par la sueur. Sa tunique était simple, mais rien, dans son allure, ne rappelait l’esclave Taris fermait la marche, silencieux, les yeux mi-clos contre la lumière. Il portait le sac contenant nos affaires.

Devant nous, la Via Ostiensis s’étirait, droite comme une lame.

À gauche, la campagne : des champs de blé ondulaient sous le vent, leurs épis dorés inclinés comme une mer docile. Des vignes, alignées avec une rigueur presque militaire, s’étendaient à perte de vue. Par endroits, des fermes de pierre aux toits de tuiles ponctuaient le paysage. Les paysans, courbés sur leur labeur, ne levaient pas les yeux à notre passage.

À droite, le Tibre. Large, lent, ses eaux boueuses captaient la lumière du ciel. Des barques glissaient sur le courant. Sur les berges, des lavandières frappaient le linge contre la pierre, leurs gestes réguliers ponctués de rires étouffés. Plus loin, des entrepôts de brique s’alignaient le long des quais, chargés des richesses de l’Empire. L’odeur du fleuve se mêlait à celle, plus âcre, des poissons mis à sécher.

Entre les deux, la route.

Pavée, creusée d’ornières, couverte de poussière fine qui s’élevait sous les pas et les roues. Des voyageurs nous croisaient : marchands tirant des ânes, soldats en route pour le port, familles en déplacement. Personne ne nous prêtait attention.

Nous n’étions que trois hommes de plus sur la route.
Nous avancions.

J’accélérais malgré moi, comme si Rome pouvait encore nous rattraper. Le soleil écrasait nos épaules. Nos ombres, courtes, tremblaient sur les pierres. Nous aurions pu prendre une charrette. Mais il aurait fallu parler, se faire voir. Un cocher qui pourrait être interrogé, qui pourrait parler. Trop risqué. À pieds, cela prendrait des heures. Tant pis. Nous marcherions.

Le temps s’étira.

Des troupeaux passaient parfois, guidés par des bergers. Les bêlements se mêlaient au chant aigu des cigales. L’air sentait la terre sèche, le foin, les bêtes — une odeur ancienne, immuable.

Peu à peu, la campagne se transforma. Des villas apparurent, dissimulées derrière des murs blancs, leurs jardins invisibles. Des temples isolés, dédiés à des divinités mineures, bordaient la route. Et surtout, des tombes. Alignées le long de la voie.

À Rome, les morts n’avaient pas leur place parmi les vivants. On les rejetait hors des murs, le long des routes, là où chacun devait passer. Ainsi, en quittant la ville, on traversait leur mémoire : stèles modestes, mausolées de pierre, noms gravés pour défier l’oubli. Ils demeuraient là, immobiles, offerts au regard des passants. Leurs inscriptions gravées dans la pierre semblaient suivre les passants :

« À Marcus, affranchi, mort à quarante-cinq ans. »
« À ma femme bien-aimée. »

Je détournai les yeux. Mes jambes commencèrent à me trahir. Eux ne ralentissaient pas.

— Nous devrions faire une pause, dis-je enfin à voix basse. Là-bas. Sous les oliviers.

Nous quittâmes la route.

À l’ombre des arbres, les feuilles argentées frémissaient doucement dans le vent. Taris sortit le pain et le fromage. Nous mangeâmes sans parler, tournés vers l’horizon.

La route semblait interminable.
Et pourtant, je savais qu’elle menait quelque part.
Vers la liberté... Ou vers la ruine.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire qwed2001t2 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0