Chapitre XLV : L’eau, le rasoir, l’huile et la lame
Hora nona
Vers 15h30
Depuis notre arrivée dans cette domus, on ne nous ménageait pas. Les journées dans l’hortus étaient longues, la poussière collait à notre peau, et la sueur séchait sur nos épaules. Nous trimions sous le soleil de Rome, les muscles brûlants, le souffle court. La terre sèche nous recouvrait de sa poussière, et l’odeur du travail s’incrustait sur nous comme une seconde peau.
Seul point positif, aujourd'hui, le jeune maître romain n’était pas venu m’infliger ses brimades et ses épreuves supplémentaires.
Soudain, l’intendant entra dans l’hortus, fit un signe au magister qui nous surveillait, et dit :
— Suivez-moi.
Nous le suivîmes dans une pièce exiguë, près des thermes des esclaves de la domus. Deux esclaves domestiques nous attendaient, un rasoir et une cuvette d’eau à la main.
— Le dominus les veut propres et lisses, dit-il aux deux serviteurs, qui acquiescèrent aussitôt.
Pas de discussion.
Un vieux serviteur — un tonsor aux doigts agiles — nous rasa avec une précision chirurgicale. La lame froide glissa sur nos corps, les laissant aussi lisses que ceux des statues de marbre du péristyle. Juste quelques poils encadrant nos sexes, c’est tout. Peu importait notre volonté. Nous étions des objets que l’on préparait.
Ensuite, l’eau. Des seaux d’eau furent versés sur nos têtes, nos épaules, nos dos. Nous nous frottâmes avec des serviettes de lin rugueux, sous le regard indifférent des serviteurs.
Propres. Pour le maître.
Pas de pitié. Juste l’ordre.
Puis vinrent les parfums. Chargés de myrrhe et de nard, ils furent appliqués sur notre peau encore humide. L’odeur enivrante se mêla à celle de l’eau et de la pierre. Et je sus, sans un mot, ce qui nous attendait.
Nous avions déjà vécu cela : un banquet. Les regards. Les rires gras.
La dernière fois, nous avions dû nous battre pour leur divertissement. Ensuite, j’avais reçu vingt coups de fouet. Ce soir serait peut-être pareil.
— Huilez-vous, et vite ! aboya l’intendant en nous jetant un pot d’huile et une éponge. Le maître veut vous voir briller comme des statues de bronze.
Je sentis son regard nous transpercer. Pas de choix. Pas de temps à perdre.
— Entièrement, ajouta-t-il, avant de nous tourner le dos et de s'éloigner.
Aucun de nous deux n’éprouvait la moindre attirance l’un pour l’autre. Aucun. Pas Dacius pour moi, pas moi pour lui.
Je pris le pot le premier. L’huile était tiède. Je versai un filet dans mes paumes, frottai mes mains l’une contre l’autre pour les imprégner, puis je commençai à étaler l’huile sur le torse de Dacius.
Sous mes doigts, sa peau était lisse après le rasoir. L’huile glissait sans effort, noyant les reliefs, traçant des rivières brillantes entre les cicatrices. Mes mains remontèrent jusqu’à ses épaules, redescendirent le long de ses côtes, lentement, comme on caresse une arme qu’on nettoie. Je ne pensais à rien. Rien que l’huile, la chaleur, la tâche.
— Tourne-toi, demandai-je à Dacius.
Il se tourna. Mon regard glissa sur son dos, ses omoplates saillantes. Mes mains suivirent, s’attardant sur ses reins, ses hanches, ses cuisses. L’huile coulait entre mes doigts, glissante, tiède.
Je fis glisser mes paumes partout.
Puis, je pris sa verge entre mes doigts, sans hâte, sans brutalité. L’huile l’enveloppa, la rendant glissante, brillante. Je l’enduisis depuis la base jusqu’au gland, méthodiquement.
Au début, elle était molle, pesante — une chair abandonnée posée sur la cuisse. Mais sous l’huile, sous mes doigts, sous le frottement, elle commença à changer. Je sentis la vie revenir, les veines s’assouplir, la peau se tendre. Lentement, la verge se souleva, se gonfla, comme une chose qui s’éveille. Le gland émergea, luisant, coiffé d’une fine pellicule d’huile.
Ce n’était pas du désir. Ni chez lui, ni chez moi. Juste une réaction animale, bête, incontrôlée. Il serra les dents, les yeux plissés de rage. Moi, je continuai à huiler son corpts, impassible.
Quand j’eus fini, il prit le pot à son tour. Ses doigts, plus rudes que les miens, s’enfoncèrent dans ma peau. L’huile était tiède, et ses mains glissèrent sur mon torse, mon dos, mes bras. Puis plus bas, sur mon ventre, mon sexe presque rasé.
Et puis, en huilant mes fesses, il le sentit.
Ses doigts s’immobilisèrent. Un frisson parcourut son corps, et je vis ses yeux s’écarquiller. Il ne dit rien, mais son souffle se bloqua. Ses doigts explorèrent plus avant, là où la peau était tendue, là où le métal froid du couteau se cachait dans ma raie.
Il me regarda, je le regardai avec un sourire.
— Probablement ce soir, murmurai-je en dacien.

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