Chapitre XLVI : Timor et Spes

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Hora nona
Un peu avant 16 heures.

Nous reprîmes la route après une pause trop courte. Mes pieds me faisaient mal, chaque pas me semblait plus lourd que le précédent, et la poussière de la Via Ostiensis me collait à la peau, fine couche dont je n’arrivais pas à me débarrasser. Le soleil commençait à décliner, projetant une lumière dorée sur les champs de blé, leur offrant une teinte rougeoyante.

Je marchais en tête, le regard fixé sur l’horizon, comme pour m’y ancrer. Je ne voulais pas regarder derrière moi, là où la ville m’avait vu naître et grandir, là où j’avais vécu dans la richesse et le confort. J’étais maintenant un fuyard. Moi, Lucius Aelius Paetus. Et l’idée me tordait les entrailles.

Et pourtant, malgré la peur, il y avait cette autre sensation — fugace et douce — de liberté. Un goût amer, celui de l’inconnu, de l’impermanence, mais aussi de la possibilité. De tout recommencer, loin de ce poids qui m’avait défini jusque-là. Et de tout recommencer avec lui.

Mais la peur était toujours là, elle, à chaque pas.

— Tu tiens le coup ? murmura Vladis à mes côtés, dans un latin approximatif, sa voix basse couverte par le vent.

Je hochai la tête, sans un mot. Comment lui avouer que chaque muscle de mon corps hurlait ? Que chaque souffle me coûtait ? Mais je n’avais pas le choix. Il fallait continuer.

La campagne cédait peu à peu la place à des zones plus animées. Des villas de patriciens s’élevaient au bord de la route, leurs murs blancs éclatants, leurs jardins cachés derrière des grilles de fer forgé. Ces lieux débordaient de richesse et d’opulence. Des symboles de tout ce que j’avais abandonné.

Des voyageurs nous croisaient plus fréquemment : des marchands tirant des ânes, des familles en route vers Ostie pour commercer ou prier, des esclaves portant des amphores et des paniers de figues. Ils nous ignoraient tous. Nous n’étions que trois hommes parmi tant d’autres, invisibles dans la masse de la route.

Puis je l’entendis. Un bruit de sabots. Lourd. Rapide. Il se rapprochait.

Je me figeai. Le sang me monta aux tempes. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait se faire entendre de toute la vallée. Je n’osais pas me retourner, mais mon esprit était déjà pris dans l’engrenage de la peur.

— Ne vous retournez pas, murmurai-je, les lèvres serrées, ma voix, tendue par l’angoisse. Continuez à marcher. Normalement.

Je feignis d’observer le paysage, mais mon regard était en réalité braqué sur la route, derrière nous. La poussière s’élevait, et j’entendais les sabots qui frappaient le sol avec une force irrégulière. Un char, tiré par deux chevaux noirs, nous rattrapait à vive allure. La silhouette du conducteur apparut, trapue, une tunique sombre recouvrant ses larges épaules, et son regard se planta dans le mien.

C’était un regard de chasseur, ou de menace. Je sentis mes membres se crisper, comme si une partie de moi voulait fuir, courir dans l’autre direction, mais je ne pouvais bouger. Un frisson glacial me parcourut. Un char, en plein milieu de cette route déserte ? Pourquoi tant d’intensité dans ce regard ?

— Des voyageurs comme nous, murmura Taris, la voix faible, presque imperceptible. Rien de plus.

Je n’étais pas convaincu. Pas du tout. Ce regard… il m’avait glacé, comme une brûlure invisible dans la chaleur de l’air.

Le char nous dépassa enfin, soulevant un nuage de poussière qui m’aveugla un instant. Je retins mon souffle, comptant les secondes, priant pour que l’homme ne s’arrêtât pas. Qu’il disparût. Mais il ne le fit pas, et il s’éloigna dans l’ombre de la route, emportant avec lui un peu de la peur que j’avais laissée dans mon dos.

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