Chapitre XLVIII : Portus Hesperius

5 minutes de lecture

Hora duodecima
Vers 18h

La route finit par s’élargir. Les champs laissèrent place à des entrepôts croulants sous le poids des amphores, à des tavernes aux murs noircis par la fumée, à des échoppes où l’on vendait des cordages, des voiles, des jarres de garum, cette sauce fermentée à base de poisson. L’air devenait épais, chargé d’iode et de sel. Des mouettes tournoyaient au-dessus de nos têtes, leurs cris stridents déchirant le ciel.

Ostie.

Nous pénétrâmes dans le port par une ruelle étroite, à l’écart de l’artère principale. Des ouvriers peinaient sous des charges de blé, des marchands criaient en grec et en latin, des matrones escortées d’esclaves longeaient les murs. Personne ne nous prêtait attention. Nous n’étions que trois voyageurs de plus dans cette fourmilière.

Nous nous enfonçâmes dans les ruelles qui descendaient vers les quais. Les pavés gras glissaient sous mes sandales, et l’odeur du poisson pourri me soulevait le cœur.

— Commençons par les navalia, dis-je à Vladis et Taris, la voix basse. C’est là qu’il doit être.

Nous nous dirigeâmes vers le cœur du port, là où les coques des navires, tirées sur la terre ferme, attendaient d’être réparées. L’air était lourd, chargé de l’odeur âcre du goudron et de la poix. Des hommes en sueur s’affairaient partout : les uns réparaient des voiles déchirées, d’autres calfataient des coques avec des gestes précis, d’autres encore chargeaient des marchandises sur des chars.

— Vous connaîtriez un homme nommé Lycus ? demandai-je à un groupe d’ouvriers, ma voix couverte par le bruit des marteaux et des rires. Il travaille dans le secteur des bassins.

Un homme aux bras couverts de poix me lança un regard méfiant, ses sourcils froncés sous l’effet de la chaleur.

— Lycus ? Il y en a des dizaines. Lequel ?

Je m’interrompis, embarrassé. Comment le décrire ? Je ne l’avais vu qu’une fois la palestra des thermes. Et une autre fois, accompagnant son père à la salutatio pour solliciter un poste au port.

— C’est un homme jeune de petite taille, mais large d’épaules, aux yeux bleus, dis-je enfin. Il est ici depuis peu.

L’ouvrier haussa les épaules, indifférent.

— Essayez du côté des bassins de calfatage. C’est là qu’ils envoient les nouveaux.

Nous reprîmes notre marche. Les murs suintants d’humidité semblaient pleurer la misère de ce quartier. Des enfants jouaient entre les amphores brisées, indifférents à notre présence.

Les bassins de calfatage s’étendaient devant nous, bordés de barques retournées. J’interrogeai un contremaître qui nous indiqua d’un geste vague une direction.

Nous poursuivîmes.
Et finalement, je le vis.

Lycus était accroupi au bord d’un bassin, les bras nus jusqu’aux coudes, plongés dans un seau de poix noire. Il ne me vit pas vu tout de suite. Concentré sur sa tâche, il badigeonnait la coque d’une barque de pêche d’un geste large et méthodique. La sueur perlait sur son crâne, coulait le long de ses tempes, traçant des sillons noirs dans la poussière.

Je me plantai devant lui, immobile.
Il leva les yeux.

D’abord, il ne me reconnut pas. Son regard balaya ma tunique grise, mes sandales poussiéreuses, ma capuche rabattue. Puis il vit mon visage. Sa mâchoire se décrispa, une fraction de seconde.

— Fili domini… murmura-t-il, figé, la brosse suspendue dans le vide.

Je m’accroupis à sa hauteur. Autour de nous, les ouvriers vaquaient sans nous prêter attention. J’avais besoin que cela reste discret.

— Ne m’appelle pas ainsi, Lycus. Je suis ici incognito. Une affaire discrète pour mon père. J’ai besoin de ton aide.

Lycus posa lentement son pinceau. Il essuya ses mains sur son pagne, les yeux fixés sur moi, cherchant à comprendre.

— Je vous dois tout, fili domini…

— Lucius. Appelle-moi Lucius.

Il hésita, un instant. Puis hocha la tête.

— Lucius, donc. Que puis-je faire pour vous ?

Il avait baissé la voix, son regard balayant rapidement les alentours. Il avait compris.

— Nous devons nous rendre à Alexandrie, mais traverser discrètement. Sans attirer l’attention. Et en attendant… nous avons besoin d’un endroit sûr pour nous cacher.

Il ne posa aucune question. Il se contenta de hocher la tête, puis se releva d’un geste lourd.

— Suivez-moi.

Il jeta un regard circulaire autour de nous, puis désigna du menton une ruelle étroite qui s’enfonçait entre deux entrepôts.

— Par ici. Ne faites pas de bruit.

Nous longeâmes des murs, contournâmes des tas d’amphores brisées. L’odeur de saumure et de poisson pourri s’estompa peu à peu, remplacée par celle du moisi, de la paille humide et de la graisse de lampe. Le quartier des débardeurs était moins fréquenté. Des ombres, des femmes accroupies sur des seuils. Personne ne nous prêtait attention.

Lycus s’arrêta devant une porte basse, puis la poussa. Un escalier raide, aux marches usées, montait dans l’obscurité.

— Attention à la troisième marche, elle branle, murmura-t-il.

En haut, il déverrouilla une seconde porte. La pièce dans laquelle nous pénétrâmes était petite, rectangulaire, sans fenêtre. Un soupirail ouvrait sur le couloir, laissant filtrer un peu d’air. Un banc de bois, une table grossière, une lampe à huile suspendue à une poutre. Une natte de paille occupait un angle.

— C’est le medianum, dit Lycus. La pièce commune.

Il désigna une autre ouverture, masquée par une tenture de lin usée.

— Derrière, c’est le cubiculum. La chambre. Il y a un lit.

Il se tourna vers moi, gêné.

— Ce n’est pas grand, fili domini… Pardon, Lucius. Mais c’est propre.

Je passai la tenture. La chambre était plus petite encore, à peine assez grande pour contenir un cadre de bois grossier, un lectus rembourré de paille, avec une couverture de laine rêche. Un coffre dans l’angle, un tabouret. Ça sentait le bois brûlé et la lavande séchée.

— Vous pourrez dormir ici, Lucius, dit Lycus en articulant mon nom avec une difficulté touchante. C’est mon lit. Vos compagnons pourront dormir sur le sol à côté de vous. Je dormirai dans le medianum.

Je sortis une bourse de ma ceinture, en tirais quelques sesterces.

— Pour la nourriture.

Il acquiesa en remerciant.

— Nous aurons besoin d’embarquer pour Alexandrie, le plus rapidement possible, et le plus discrètement possible, dis-je.

— Je ferai l’impossible, dit Lycus. Maintenant, reposez-vous.

Il disparut, puis réapparut un peu plus tard avec de la nourriture.

— C’est très modeste, dit Lycus, gêné.

— C’est parfait, lui répondis-je en le remerciant.

Pendant le dîner, assis sur des caisses retournées dans l’étroite pièce commune, nous partageâmes le pain et les olives que Lycus avait dénichés. La lampe à huile, posée sur la table bancale, éclairait mal les murs de torchis, des murs couverts d’ombres mouvantes. Des guirlandes d’ail séché pendaient près de la porte, et dans un angle, un petit autel aux Lares domestiques, à peine visible, témoignait de la piété discrète de notre hôte.

Lycus rompit le silence.

— Demain matin, je chercherai un moyen de vous faire traverser vers Alexandrie.

Il marqua une pause, le regard perdu dans la flamme vacillante, puis ajouta presque en murmurant :

— Mais les prochains jours sont nefasti… Pas le meilleur moment pour naviguer.

Nous finîmes notre repas en silence. La fatigue de la marche depuis Rome pesait sur nos épaules comme une chape de plomb.

Vladis, Taris et moi regagnâmes le cubiculum.

Les gestes étaient lents, mécaniques. Nous nous déshabillâmes sans un mot. Je fis signe à Vladis de me rejoindre dans le lit. Il obéit, s’allongeant contre moi, sa peau tiède malgré la fraîcheur de la nuit.

Taris se coucha au pied du lit, sur le sol, sans un regard, le dos tourné.

La lampe s’éteignit.

L’obscurité nous enveloppa, épaisse et lourde, tandis qu’au-dehors Ostie continuait de bruisser, indifférente.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire qwed2001t2 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0