Chapitre L : Prima Nox Libertatis
Tertia Vigilia
Au milieu de la nuit
Je me réveillai sans savoir pourquoi.
La nuit était encore profonde. Aucune lueur ne filtrait sous la porte, et la pièce semblait suspendue hors du temps, comme si le monde entier retenait son souffle. Pendant un instant, je ne sus plus où j’étais.
Ce n’étaient pas mes draps.
Ils étaient plus rêches, plus lourds. Pas de lin fin, pas cette fraîcheur lisse et sèche des étoffes de la domus dans laquelle j'avais grandi. Ici, le tissu gardait la chaleur, celle des corps, celle du jour, une tiédeur persistante mêlée d’odeur d’huile et de peau.
Et pourtant… je n’avais jamais été aussi bien.
Libertas, la déesse aux sandales ailées et au bonnet phrygien, celle que les affranchis invoquaient en levant leurs chaînes, semblait veiller sur cette couche modeste. Peut-être se tenait-elle dans l’ombre, ses pieds légers effleurant le seuil, son visage doux tourné vers nous, comme pour confirmer en silence que cette nuit, elle nous reconnaissait siens — loin des palais, loin des lois, loin des comptables de la liberté. Je fermai les yeux un instant, imaginant ses doigts légers effleurant nos fronts, pour sceller un pacte muet : cette nuit, elle nous offrait la liberté, pure et simple.
Je restai immobile, les yeux ouverts dans l’obscurité, écoutant les bruits faibles de la nuit d’Ostie — un pas au loin, le bois qui travaille, et, plus loin encore, le souffle grave de la mer.
Contre moi, Vladis dormait.
Je le sentais avant même de le voir. Sa chaleur d’abord. Puis le rythme lent de sa respiration, qui soulevait à peine le drap. Son bras reposait sur moi, sans poids, comme s’il avait glissé là sans y penser, dans le sommeil.
Ma main, posée près de la sienne, frôlait parfois sa peau au gré de nos respirations. Un contact si léger qu’il aurait pu ne pas exister — et pourtant je le sentais avec une netteté presque douloureuse.
Je tournai très légèrement la tête.
Dans l’obscurité, je distinguais à peine son visage. Mais je savais où il était. Je connaissais désormais la place de ses traits, la courbe de sa bouche, la ligne de son cou. Mon regard suivait des formes invisibles, comme on suit une mémoire.
Libre.
Le mot me vint, sans bruit.
Libre de Rome. Libre de la domus. Libre de mon père. Libre des règles qui pesaient sur chaque geste. Libre… ici, dans cette pièce étroite, sur ces draps qui n’étaient pas les miens. Et plus encore — libre dans cette proximité que rien ne surveillait.
Je pris une inspiration lente.
« Libertas, je te salue. Je te rends grâce pour ces draps rêches et ce corps endormi contre moi. »
L’air portait son odeur. Pas celle, artificielle, des huiles parfumées, mais quelque chose de plus simple, de plus vivant. Une chaleur humaine, presque animale.
Je fermai les yeux, savourant cette étrange euphorie. La liberté. Pas la richesse. Pas la puissance. Pas même en sécurité. Mais la liberté. Et avec Vladis à mes côtés, cette liberté valait tous les trônes du monde.
Je me blottis contre lui, posai ma tête sur son épaule. Il ne se réveilla pas, mais dans son sommeil, il se tourna légèrement vers moi, comme attiré par ma chaleur. Son souffle contre ma tempe, son cœur battant sous ma main…
Je n’avais jamais été aussi heureux.

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