Lettre de Lucius

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Du bon et du mauvais jour, et de l’art de quitter Rome sans offenser les dieux.

Lecteur, je ne sais qui tu es, ni en quel siècle tu vis. Peut-être n’existes-tu pas encore. Peut-être es-tu déjà poussière. Mais j’écris ces mots comme on jette une pierre dans un puits sans fond — sans savoir si quelqu’un, un jour, entendra le bruit de l’eau. Ceci n’est pas un récit, ni un chapitre. C'est une lettre. Un appel. Un aparté temporel. Une prosopopée. Un mort qui parle à un vivant à naître.

Tu te demandes avec cette impatience propre aux hommes qui n’ont jamais manqué un repas : « Mais quand, Lucius, quand pourras-tu enfin quitter cette ville dangereuse et prendre le large vers Alexandrie ? »

Moi aussi, je me pose cette question.

La réponse, comme toute chose chez nous, n’est pas simple. Elle tient dans deux mots que tout citoyen romain apprend sur les genoux de sa mère : « fastus » et « nefastus ». Peut-être que dans deux mille ans, les hommes utiliseront encore nefastus comme adjectif, tant tout cela est important pour nous.

Le fastus, ce sont les jours favorables, ceux où la lumière se fait sur nos actions, où le ciel est dégagé et l’air porteur de promesses. Dans notre langue « fas » veut dire « ce qui est permis, ce qui est juste ». Ce sont les jours de grande décision, où la chance semble souriante.

À l’opposé, le « nefastus » est le jour où le « fas » est nié, où les dieux se ferment, où les entreprises sont vouées à l’échec. Ces jours où les auspices ne sont pas en notre faveur. Ces jours-là, il vaut mieux ne rien entreprendre.

Et pour un voyage en mer, un fastus est indispensable. Car les dieux ne pardonnent pas aux imprudents qui défient Neptune les jours où il se courrouce. Les marins le savent : partir un jour nefastus, c’est risquer la tempête, le naufrage, ou pire, la colère éternelle des flots. Les vents se déchaînent, les vagues deviennent des murs liquides, et les prières aux dieux de la mer — Neptune, mais aussi Isis, que même nous, Romains, honorons pour ces traversées — ne suffisent plus à apaiser leur fureur.

Les fasti, ces calendriers de marbre ou de bronze exposés au Forum ou au temple de Jupiter Capitolin, sont clairs : chaque jour porte sa marque, son destin. Les augures y lisent la volonté des dieux, et les marins, eux, y voient la différence entre la vie et la mort.

En consultant les fasti d’avril pour y voir clair... Quelle déconvenue !

Les Ludi Cereales sont en cours, et les fêtes en l’honneur de Cérès paralysent la Rome. Sept jours de nefasti publici. Sept jours où les dieux sont occupés à recevoir les offrandes de blé et de vin, où les auspices sont troubles, où les marins romains refusent de lever l’ancre.

Alors deux possibilités s’offrent à moi :

Attendre. Sept jours. Sept jours à Ostie, où un patricien peut être dénoncé pour avoir fui avec un esclave qu’il venait de céder à un autre. Sept jours où Claudia, toujours à l’affût, pourrait découvrir nos plans. Sept jours, c’est une éternité.

Ou tenter la traversée sans attendre. Trouver un capitaine grec, phénicien ou égyptien. Un homme prêt à braver Neptune. Un marin qui défie les dieux… Un imprudent !

Risquer de mourir sur terre ou risquer de mourir en mer ?

Tel est le choix suspendu entre mes mains.

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