Chapitre LII : Navis Graeca
Hora secunda
Vers 8 heures du matin
— Nous trouverons un capitaine grec, phénicien ou égyptien, dis-je à Lycus. Nous devons partir pour Alexandrie aujourd’hui même. Ce collier d’ambre paiera la traversée.
Je fis un signe à Taris, qui fouilla dans le sac et en sortit le bijou. Lycus le regarda, stupéfait. Ses yeux s’écarquillèrent en reconnaissant la valeur de l’objet, puis il hocha lentement la tête, comme s’il mesurait le poids de notre détermination.
— Je vais voir ce que je peux faire, murmura-t-il avant de sortir en hâte.
L’attente fut interminable.
Vladis arpentait la pièce de long en large, ses pas étouffés par la paille. Taris, lui, restait immobile, les doigts serrés autour du collier, comme s’il craignait qu’on ne nous le vole. Moi, j’écoutais les bruits de la rue, chaque pas au-dehors me faisant sursauter.
Lorsque Lycus revint, son visage était grave.
— Un capitaine grec accepte de lever l’ancre aujourd’hui, annonça-t-il. Il va à Alexandrie, avec une escale à Carthage.
Il hésita un instant, le regard fuyant.
— Mais… êtes-vous sûr que partir aujourd’hui est prudent ?
La question résonna en moi. Je n’y répondis pas.
— Et pour les papiers ? demandai-je en enfilant ma tunique.
Lycus sourit, un sourire en coin.
— Le capitaine ne demandera rien. dit-il, Le collier suffira.
Je me tournai vers Vladis et Taris.
— On y va.
Dehors, la matinée teintait Ostie de rose et d’or. Le port était déjà en effervescence : des esclaves chargeaient des amphores sur les navires, leurs muscles luisants sous le soleil ; des marchands discutaient en grec avec des marins phéniciens ; des pêcheurs rentraient leurs prises, les filets débordant de poissons argentés. L’odeur du sel et de la mer dominait tout.
Nous marchions vite, la tête basse, évitant les regards. Lycus nous conduisait par des ruelles étroites, loin des grands axes, l’ombre des entrepôts nous cachant aux passants.
— Par ici, murmura-t-il. Le capitaine nous attend près du quai des Marchands Grecs.
C’est là que les navires pour Alexandrie accostaient le plus souvent.
Quand nous arrivâmes, le bateau était amarré, ses voiles repliées, ses cordages tendus. Un homme trapu, la barbe grisonnante se tenait près de la poupe, observant le va-et-vient du quai. Vêtu simplement, il avait le regard de ceux qui ont survécu à de nombreuses traversées.
Lycus s’approcha de lui, échangea quelques mots, puis nous fit signe.
— C’est le capitaine Démétrios. Il a accepté de vous prendre, mais… Il baissa la voix. … il veut que vous restiez discrets. Pas de bruit, pas de questions.
Je hochai la tête.
— Compris.
Le navire se dressait devant nous. L’Aphrodisios, un vaisseau grec. Pas un imposant navire de guerre romain, mais une navis oneraria rapide et solide, conçue pour le commerce au long cours. Sa coque était étroite, sa proue fine, son mât en pin trahissait l’expertise des charpentiers grecs.
Nous étions loin du luxe. Mais ce n’était pas le luxe que nous cherchions.
Je posai un dernier regard sur Ostie, sur la ville qui s’éveillait derrière nous. Le ciel était gris, la mer maussade. La chance, ce jour-là, ne nous souriait pas. Mais il n’y avait pas de retour en arrière.
Avant que nous n’embarquions, Lycus s’écarta un instant. Il sortit une petite coupelle de terre cuite de sa besace, y versa un filet de vin et se dirigea vers le bord du quai. Il se pencha lentement pour répandre la boisson à la surface de l’eau, les lèvres remuant dans une prière silencieuse, puis il déposa son offrande, quelques brins de romarin, comme une promesse fragile. Un geste d’une ferveur discrète, comme pour tenter de se les rendre favorables, avant de revenir vers nous, le regard grave.
Nous montâmes à bord. L’air humide de la cale nous enveloppa. Le bois du navire gémissait sous nos pas, et le clapotis de l’eau contre la coque résonnait comme un écho lointain. Alors que nous passions la coupée, des corbeaux s’élevèrent au-dessus du mât, leur vol pesant se dirigeant vers la droite – un mauvais présage, selon les anciens.
Les dernières amarres tombèrent dans l’eau, libérées par les marins. Le bruit sourd des cordes s’éteignit dans la mer, et je sentis le navire couper le dernier fil qui nous rattachait à Rome, à tout ce que nous avions été.
Dans la cale, des sacs de grains, des caisses d’huile, des tonneaux, des fruits séchés. Des cordages pendaient du plafond. L’espace était étroit, chargé d’odeurs salines et de poussière.
Vladis s’allongea dans un coin, replié contre les sacs, les yeux déjà fermés. Taris s’assit sur un tonneau, le regard perdu dans les cordages qui se tendaient sous le vent. Les marins s’affairaient, silencieux et efficaces.
Le capitaine donna l’ordre, et les voiles se déployèrent lentement, la brise se glissant doucement à travers les tissus. Le navire se mit en mouvement, glissant dans l’eau calme du port. Le crépitement des voiles et le grincement du bois contre les vagues étaient les seuls sons qui brisaient le silence pesant.
Je m’approchai de Vladis et, d’un geste lent, je me couchai à côté de lui, sur les sacs de toile, sentant la fraîcheur de l’humidité contre ma peau. Il se tourna légèrement vers moi, son visage illuminé par la lueur tamisée qui se faufilait à travers les barres de bois du navire. Je pris une profonde inspiration, cherchant à repousser l'angoisse qui montait dans ma gorge.
Taris se leva sans un mot et se dirigea vers l’ouverture du pont. L’air du large commençait à nous envelopper.
Nous étions partis.
La mer nous emportait, loin de Rome, loin de tout ce que nous avions été. Le navire fendait les flots comme une lame dans la chair du monde, et chaque vague qui nous soulevait était une page tournée, un adieu murmuré à une vie qui n’était plus la nôtre. L’horizon se refermait derrière nous, indifférent, et devant, il s’étirait, infini, comme une promesse que nous n’osions pas encore croire.

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