Chapitre LIII : In Alto
Hora nona
In mari prope Antium
Vers 16 heures
En mer, au large d’Antium
Le vent, après avoir hésité au départ, s’était stabilisé. Il soufflait régulier, pas trop fort, gonflant les voiles de l’Aphrodisios comme les poumons d’un athlète au repos. Le ciel, un moment gris et menaçant, s’était éclairci au-dessus des collines verdoyantes du Latium, où les murs blancs d’Antium brillaient sous le soleil. La mer, apaisée, roulait des vagues lentes, presque paresseuses, qui berçaient la coque avec une douceur de mère, tandis que les plages de sable clair de la côte se dessinaient à tribord, comme une invitation silencieuse.
Je me tenais à la proue, les mains sur le bois tiède, le visage offert au large. L’air marin remplissait mes poumons, iodé, vivant, si différent de l’air de Rome. À l’ouest, l’horizon s’étendait, infini, d’un bleu profond strié d’écume. Derrière moi, Vladis somnolait, adossé à un ballot de toile, ses cheveux blonds dansant au rythme du tangage. Taris était assis plus loin, les jambes pendantes dans le vide, le regard perdu sur l’horizon.
Un moment de paix. Enfin.
Je m’approchai de Taris. Il ne tourna pas la tête, mais je sentis son corps se raidir.
— Tu penses à quoi ? lui demandai-je.
Il resta silencieux un long moment. Puis, sans me regarder :
— À rien. À tout. À la Dacie. À mon frère. À ce que j’aurais fait si…
Il n’acheva pas.
— Si tu étais resté en arrière ?
— Si j’avais été plus fort.
Sa voix était plate, sans haine. Juste une fatigue immense, celle qui vient après avoir trop lutté, trop espéré, trop perdu.
— Taris, dis-je doucement. Je te déposerai à Carthage. C’est la première escale. Le capitaine m’a dit que nous y resterons une journée pour charger des marchandises. Tu y descendras. Et tu seras libre.
— Libre ? répéta-t-il, comme si le mot n’avait pas de sens dans sa bouche.
— Je ne peux pas t’affranchir légalement. Un esclave ne peut être libéré que par son maître devant un magistrat, à Rome. Je ne suis plus à Rome, et je ne le serai probablement jamais plus. Et ce serait à mon père de t'affranchir. Mais tu n’auras plus de chaînes. Tu pourras travailler, voyager, te cacher, vivre. Personne ne te recherchera. Personne ne saura qui tu es. Ce sera comme si tu étais libre.
Il me regarda, incrédule. Puis ses traits se détendirent, comme si une corde trop tendue avait lâché.
— Et Vladis ?
— Vladis vient à Alexandrie avec moi. C’est lui qui l’a choisi.
Taris ne répondit pas. Il se contenta de hocher lentement la tête, comme s’il acceptait quelque chose qu’il avait toujours su, mais qu’il n’avait jamais voulu regarder en face.
Nous restâmes un moment sans parler, bercés par le bruit des vagues et le grincement des cordages.
Plus tard, le soleil commença à décliner, la mer s’embrasa, rouge et or, comme des braises sur les flots. Vladis vint s’allonger près de moi sur le ballot de toile, son corps fatigué se lovant contre le mien. Son souffle était lent, apaisé.
Je passai mes doigts dans ses cheveux, écartant les mèches que le vent avait collées à son front. Il ferma les yeux, appuyant sa tête contre ma paume, comme un chat qui cherche la chaleur. Un sourire, à peine, plissa ses lèvres.
— Tu es heureux ? murmurai-je.
Il ne répondit pas tout de suite. Il se contenta de poser sa main sur ma poitrine, là où mon cœur battait, plus vite que le rythme des vagues. Ses doigts remontèrent le long de mon cou, s’attardant sur ma nuque. Il m’attira vers lui. Nos lèvres se touchèrent. Le goût du sel sur sa bouche. La chaleur de son corps contre le mien, malgré la brise fraîche du large.
— Oui, dit-il enfin, ses yeux brillant dans la lumière dorée.
Je l’embrassai de nouveau, plus doucement, et il se blottit contre moi, sa tête sur mon épaule, sa main dans la mienne.
Le navire tanguait doucement. La mer s’assombrissait. Mais dans cet instant, rien ne comptait plus que son souffle tiède sur ma peau, que le lent balancement de nos corps mêlés, que cette paix volée au milieu du monde.
Je passai un bras autour de ses épaules.
— On va bien arriver ? murmura-t-il, la voix ensommeillée.
— On va bien arriver, répondis-je.
Je ne savais pas si je le croyais. Mais pour cette nuit, je voulais y croire.

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