Chapitre LIV : Tridens
Secunda Vigila
In mari, prope Terracinam.
Vers 23 heures
En mer, au large de Terracina
Les vagues étaient douces, leurs murmures presque apaisants, comme une berceuse pour endormir les vivants. Mais moi, je ne trouvais pas la paix.
Vladis était allongé à côté de moi, son souffle lent et régulier, ses boucles blondes éparpillées sur l’étoffe de notre couverture. Pourtant, chaque inspiration semblait plus lourde que la précédente. Les pensées tourbillonnaient dans ma tête, sombres et tenaces. Je repensais à Neptune refusant mon offrande, à notre départ un jour nefastus, et aux oiseaux allant dans la mauvaise direction au moment où nous avions quitté Ostie. Des présages. Des avertissements que j’avais ignorés, comme si j’avais cru pouvoir défier les dieux eux-mêmes.
Je n’arrivais pas à dormir.
Je déposai un baiser sur les lèvres de Vladis, qui ne se réveilla pas. Je l’observai un instant, son visage apaisé par le sommeil, puis je me levai avec précaution, glissant hors de la couverture.
L’air étouffant de la nuit, chargé d’humidité et de sel, collait à ma peau. J’avais besoin de respirer, de sentir le vent sur mon visage. La proue, là où la brise était plus fraîche et où les ombres de la nuit me cacheraient aux regards, m’offrirait peut-être un peu de répit. Je m'y dirigeai, mes pieds nus glissant sur les planches de bois usées par le sel et le temps. Le navire était silencieux, à part le clapotis des vagues et le grincement des cordages. Les marins dormaient, enroulés dans leurs couvertures, et le capitaine, à la poupe, était trop loin pour m’entendre. Le navire tanguait doucement sous moi, comme un animal endormi.
En arrivant à la proue, je laissai la brise nocturne me frôler le visage, me caresser. Mais loin de m’apaiser, elle ne fit que creuser le vide dans ma poitrine.
Je m’appuyai contre le bastingage, le regard perdu dans les étoiles. Le bruit des vagues contre la coque résonnait comme un écho lointain, une plainte étouffée. Ici, à l’avant du navire, j’étais seul. Personne ne pouvait me voir, personne ne pouvait m’entendre. Personne, sauf les dieux.
La lune, presque pleine, traçait un chemin argenté sur l’eau noire, comme une invitation à suivre les dieux vers l’inconnu. À bâbord, les collines du Latium n’étaient plus qu’une ombre floue, où les feux de Terracina dansaient comme des lucioles. À tribord, la mer s’étendait, infinie et mystérieuse, ses vagues s’illuminant parfois d’un bleu pâle, comme si la mer elle-même respirait une lumière secrète.
Un craquement sec retentit derrière moi, étouffé par le vent.
Je me figeai. Une ombre se découpait contre le ciel étoilé — large, immobile, familière. Taris. Il avait dû se faufiler depuis le pont, profitant de l’obscurité et du bruit des vagues pour s’approcher sans être vu. Il avancait sans bruit, comme un spectre sorti des cales, ses pieds nus ne faisant aucun bruit sur le bois. L’air entre nous devint lourd, chargé d’une tension si épaisse que même le vent osait à peine l’effleurer.
Nos regards se croisèrent.
— Taris ? ma voix était rauque, brisée par l’air salé.
Il ne répondit pas tout de suite. Il s’arrêta à quelques pas de moi, les mains serrées sur la rambarde, les jointures blanchies par la pression. Puis, d’une voix si basse que je dus me pencher pour l’entendre, il murmura :
— Il y a un changement de programme, Lucius.
Un frisson me parcourut l’échine. Son ton était trop calme, trop détaché.
— Quoi ?
— Je ne m’arrête plus à Carthage.
Il marqua une pause, savourant l’effet de ses mots sur moi.
— Et toi… tu ne vas plus à Alexandrie.
— Je ne comprends pas, Taris. De quoi parles-tu ?
Ses yeux brillèrent dans l’obscurité, comme deux braises attisées par la haine.
— C’est moi qui irai à Alexandrie.
Un silence. Puis, aussi calme qu’une lame qui se dégage de son fourreau, il lâcha :
— Quant à toi… tu meurs ce soir.
Le monde vacilla sous mes pieds. Le navire tangua, ou peut-être était-ce moi.
— Tu… tu veux me tuer ? ma voix n’était plus qu’un souffle.
— Oui, je vais te tuer, Lucius.
Sa voix était d’une tranquillité terrifiante, comme s’il annonçait une simple formalité.
— Tu vas mourir. Noyé. Ici. Maintenant.
— Pourquoi ?
Le mot jaillit de ma gorge comme une supplication, comme si je pouvais encore trouver une raison, une échappatoire.
Taris s’approcha d’un pas. Sa silhouette se découpait maintenant contre la lune.
— Pourquoi ? Il ricana, un son sans joie, sans pitié. Parce que ton peuple a réduit mon peuple en esclavage. Parce qu'en Dacie vous avez tué Daris, celui que j'ai aimé. Parce que tu m’as pris ce que je ne voulais pas donner. Parce que tu as fait la même chose à mon frère. Parce que tu nous as fouettés jusqu’à ce que nos dos saignent. Parce que tu as enfermé mon frère dans un cachot, par plaisir.
Il marqua une pause, la respiration saccadée, comme si les mots lui coûtaient autant que des coups de couteau.
— Est-ce que tu as vraiment besoin de demander pourquoi, Lucius ?
Chaque mot était un coup de massue. Je reculai, mais le bastingage me bloquait le dos. Il n’y avait plus d’échappatoire. Plus de mensonges. Plus de fuites. Juste lui, moi, et la mer noire qui nous entourait.
Taris fit encore un pas. Son regard me transperçait, me clouait sur place. Je sentis son souffle chaud contre mon visage, chargé de haine.
— Et parce que… Sa voix se brisa une seconde, juste assez pour que je voie la douleur derrière la haine. Parce que j’aime Vladis. Et je ne supporte pas… je ne supporte pas de le voir te sourire. De le voir t’aimer.
Je voulus parler, me défendre, supplier. Mais les mots restèrent coincés dans ma gorge, comme des pierres.
Taris s’approcha encore, son souffle brûlant contre ma peau. Même s’il était le plus fragile de mes quatre esclaves, il était un guerrier Dace. Un garçon qui avait fait la guerre, qui avait appris à se battre. Moi, j’étais un patricien romain, un homme qui passait ses journées aux thermes, les épaules massées par des esclaves. Je reculai encore, mais le bois du bastingage me rentra dans les reins. Il n’y avait plus nulle part où fuir.
— Tu ne mérites pas de respirer le même air que lui, gronda-t-il.
D’un mouvement si rapide que je n’eus pas le temps de réagir, il me saisit par le col de ma tunique. Ses doigts étaient comme des fers, implacables. Il me souleva comme si je n’étais qu’un fétu de paille. Je tentai de me débattre, mais sa force était celle de la haine, celle de l’amour. Je n’avais aucune chance.
— Taris, non… ma voix se perdit dans le vent.
Il me poussa, ses yeux rivés aux miens, indifférent à mes supplications. Je sentis le bois dur contre mes reins, puis le vide. Le vide absolu.
D’un dernier coup de bras, il me bascula par-dessus bord.
L’eau me frappa comme un mur de glace. Le choc me coupa le souffle, et pendant une seconde, il n’y eut plus rien. Puis le froid m’envahit, un froid vivant, qui me vrilla les tempes, me contracta l’estomac, me pétrifia les membres avant même que je puisse nager.
Je m’enfonçai.
Ma tunique, alourdie par l’eau, me tira vers le bas. Ma toge, comme une seconde peau de plomb, m’enveloppa, m’étouffa. Mon cœur cognait contre mes côtes, non plus de peur, mais d’une panique animale, primitive. Mes poumons hurlaient déjà. J’avais retenu ma respiration par réflexe, mais l’eau salée me brûlait les narines, la gorge, les yeux.
J’ouvris la bouche.
Erreur.
L’eau s’engouffra, âcre, vomitive. Je toussai sous la surface, des hoquets muets, inutiles. Mes bras battirent l’eau, désespérés, cherchant à remonter, mais la mer me tirait vers le bas, doucement, obstinément, comme une amante trahie. Une main invisible me tenait par la cheville. Neptune, peut-être ? Il m’avait refusé l’offrande. Maintenant, il me rappelait à lui.
Soudain, une douleur fulgurante traversa mon flanc, aiguë, glacée, comme une lame. Le trident, peut-être ? Neptune me marquait de son sceau ? Chaque mouvement me déchirait un peu plus. Je voulus crier, supplier, promettre des temples, des sacrifices, des monts d’or. Rien ne sortit. L’eau emplissait déjà ma gorge, mes poumons.
Je vis la surface s’éloigner, floue, irréelle. La lune, déformée par l’onde, oscillait comme une lampe dans un séisme. Les étoiles dansaient, se brouillaient, se transformaient en visages — ceux de Vladis, de Taris, de mon père, de tous ceux que j’avais brisés. Je sentis les tritons m’encercer, leurs corps luisants frôlant ma peau. L’un d’eux posa une main visqueuse sur mon front. Froide. Apaisante.
C’est ici que tu meurs, Lucius.
Une voix intérieure, aussi calme que l’eau qui m’étouffait.
L’eau salée pénétra plus profond. Mes poumons se contractèrent, cherchant de l’air, n’en trouvant pas. Une douleur déchirante m’étreignit la poitrine. Mon diaphragme se souleva malgré moi, et je vomis de l’eau. Du sel. Un goût de sang et de rouille. Celui de mes péchés.
Je battis des bras, sans force. Mes jambes ne répondaient plus. Le froid les avait engourdies, ou peut-être l’abandon. Les tritons s’étaient rapprochés. Ils me fixaient, leurs yeux noirs comme des puits sans fond. L’un d’eux effleura ma joue, comme pour me dire adieu.
La pointe du trident se retira de mon flanc.
L’obscurité gagna les bords de mon regard. Les étoiles, là-haut, n’étaient plus que des traits flous, des souvenirs. Les tritons reculèrent, leur danse macabre terminée.
Et une dernière bulle s’échappa de mes lèvres, emportant avec elle mon dernier souffle.

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