Chapitre LV : Reçois-moi
Roma
Circus Maximus
In prima hora diei ante diem XIV Kalendas Maias
anno ab Urbe condita DCCCLIX.
Rome,
Le Cirque Maxime
À la première heure, quatorze jours avant les Calendes de mai, 859 AUC
Aube du 18 avril 106 après J.-C.
Je me tenais droit.
Comme un chêne des Carpates face à la tempête, comme une montagne face au vent.
Je regardais les Romains dans les yeux, sans baisser les miens. Comme je l’avais fait depuis le jour où leurs chaînes avaient brisé nos vies. Comme je le ferai jusqu’à mon dernier souffle.
J’étais un guerrier Dace.
Fils de Vezina.
Et ce matin, je marchais vers la mort comme on marche vers un banquet, la tête haute, le cœur léger.
Dacius était à côté de moi. Je lui jetai un dernier regard.
Ils ouvrirent la porte.
Et le monde s’ouvrit devant moi.
L’arène s’étendait, immense, circulaire, comme un ventre monstrueux prêt à m’engloutir. Des milliers de voix, une marée de cris et de rires, de clameurs et d’insultes. Une symphonie de folie humaine. Le sable, épais et rouge par endroits, comme une terre maudite, collait à mes pieds nus — le sang séché de ceux qui m’avaient précédé, de ceux qui, peut-être comme moi, avaient choisi de mourir debout.
Les bêtes.
Je les vis. Tigres, lions, léopards, les gardiens silencieux de l’au-delà. Leurs yeux brillaient dans la lumière aveuglante du matin, fauves, affamés. Leurs queues fouettaient l’air, prêtes à frapper. Leurs muscles roulaient sous leur peau comme des vagues sous la tempête. L’un d’eux gronda, un son sourd qui résonna dans ma poitrine.
Je ne reculai pas.
Je pensai à Zalmoxis, notre dieu. À sa promesse, douce comme le vent des montagnes : que les guerriers morts au combat le rejoindraient dans les montagnes éternelles, où le sang ne coule plus, où l’air est pur, où les âmes sont libres.
Je pensai à mon père. À sa main, calleuse et forte, posée sur mon épaule le jour de mon serment. « Un Dace ne plie jamais. » Et je sourillais, parce que je savais que je n’avais pas plié.
Je pensai à ma mère, à sa voix, douce comme le miel, chantant des hymnes à la lune. Je pensai à Taris, mon frère, à ses rires d’enfant, à ses larmes de guerrier. Peut-être que, quelque part, il me verrait. Peut-être que, quelque part, il saurait que je n’avais pas trahi.
Les bêtes me regardaient. Elles étaient belles, ces créatures sauvages. Dans leurs yeux, il n’y avait ni haine ni cruauté. Juste la faim. Juste la vie. Elles ne savaient pas qu’elles faisaient le travail des Romains. Elles ne savaient pas qu’elles étaient les bourreaux d’un monde qui les avait déjà condamnées.
Un silence tomba soudain.
Un silence lourd.
Je levai la tête vers la tribune. L’empereur était là, ou peut-être un magistrat. Peu importait. Ils étaient tous les mêmes : des ombres sur des trônes de mensonges, des spectres assoiffés de sang et de larmoiements. Rome tout entière, assise dans les gradins, comme une bête monstrueuse, ivre de sa propre puissance.
Je les regardai. Tous.
Un à un.
Sans baisser les yeux.
Un tigre bondit.
Le temps s’arrêta.
Je vis ses muscles se dérouler sous sa peau rayée, comme une danse sacrée avant la mort. Je vis ses crocs, jaunes et luisants, comme des lames forgées par les dieux. Je vis ses griffes, longues comme des poignards, s’ouvrir pour me déchirer. Et je sus que c’était le moment.
Je n’eus pas peur.
J'étais heureux.
Je souris.
Un sourire large, fier, celui d’un homme qui sait qu’il a déjà gagné.
— Zalmoxis, murmurai-je, reçois-moi parmi les tiens.
La bête me frappa.
La douleur fut blanche, fulgurante.
Puis… plus rien.
Juste le silence.
Et les Carpates, vertes et sauvages, éternelles et indomptables, qui m’attendaient.

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